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Saint Anthelme



Dernière mise à jour
le 18/11/2019

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VitrailBaie numéro 10
Fête 26 juin, fête locale
Naissancevers l'an 1106
Mort26/06/1178
Fonctions évêque de Belley (46e)
général des Chartreux
Saints contemporains
NomNaissanceMortFonction
saint Huguesvers l'an 1194
saint Pierre de Tarentaisevers l'an 1174
saint Hugues de Grenoble01/04/1132évêque de Grenoble
Hommes contemporains
NomNaissanceMortFonction
Ulric I vers l'an 1140 sire de Beaugé
Renaud II 1155 sire de Beaugé
Renaud III 1180 sire de Beaugé
Humbert I de Coligny 1080 1147
Gueric I de Coligny1105 1161
Blanche de Charolles 1114 1181
Humbert II de Colignyvers l'an 1130 1190 seigneur de Coligny
seigneur de Revermont
Evénements religieux
DésignationDate
Concile de Toulouse 1161
Autres Evénements
DésignationDate
Famine 1153

Liste des chapitres

Commentaires

La naissance d'Anthelme est une nouvelle preuve des tendres soins que Dieu prend de son Eglise. Il sait faire sortir du trésor de ses miséricordes des hommes puissants en œuvres et en paroles, pour l’édifier par leurs vertus dans les temps de corruption, et pour la défendre par leur science et leur courage dans les combats qu’elle a chaque jour à soutenir de la part de ses ennemis. Il vint au monde à l’époque qui vit se multiplier les maisons religieuses, où se réunissaient de fervents chrétiens, pour mettre en pratique les conseils de l’Evangile. Ils avaient besoin d’un modèle de la perfection chrétienne, sur lequel ils pussent se former à la sainteté : il fallait d’ailleurs une main puissante et habile pour asseoir sur de solides fondements les nombreuses communautés des enfants de saint Bruno qui se multipliaient à cette époque. L’Eglise elle-même, sur le point d’être troublée par un schisme dont nous aurons occasion de faire connaître les causes, réclamait un pareil secours.

La sagesse divine tenait Anthelme en réserve pour remplir ces deux grandes missions. Et d’abord il communique à son ordre cette sève de piété, dont l’abondance lui fait traverser plus de sept siècles, sans qu’il ne perde rien de la pureté de sa source qui féconda la religion dans nos contrées. Ensuite l’ascendant que lui donnent sa fermeté, sa science et ses vertus, met entre ses mains le moyen le plus puissant pour arrêter les maux qui menacent l’héritage de Jésus Christ. A sa voix, tous les ordres religieux se lèvent comme un seul homme pour applaudir à la légitime élection du successeur de saint Pierre, et bientôt finissent les divisions fomentées par Frédéric Barberousse, empereur d’Allemagne, qui nourrissait des prétentions sur la souveraineté de l’antique Rome, et qui n’aurait pas manqué d’établir sa puissance civile, à la faveur des troubles religieux. Après cette paix rendue à l’Eglise, la foi rentre dans tous ses droits ; la piété, débordant les cloîtres, se répand dans le monde, y ramène l’innocence et la pureté des mœurs. Ce n’est pas une petite gloire à saint Anthelme d’avoir été un des principaux instruments dont la Providence s’est servie pour opérer tant de merveilles.

Dieu lui avait donné une naissance illustre, de grandes richesses, toutes les qualités de l’esprit et du corps, afin que, par son renoncement à tous ces avantages, il pût servir de modèle à quiconque voudrait, comme lui, abdiquer les vanités du monde pour suivre Jésus Christ dans la voie de la pénitence.

Origine

Anthelme reçut le jour au château de Chignin, à deux lieues de Chambéry, vers l’an 1106. Il eut pour père Hardouin, gentilhomme de Savoie, de l’ancienne maison de Migain, et pour mère, une dame d’une naissance également illustre.

Ses parents, plus recommandables encore par leur piété que par l’antiquité et l’illustration de leur sang, firent déjà de son berceau une école d’amour de Dieu, et toute sa première éducation fut une éducation chrétienne, qui porta dans la suite des fruits de sainteté que nous admirerons dans cet abrégé de sa vie.

Dès sa plus tendre enfance, il fut l'objet des prédilections divines, et témoigna beaucoup de goût pour la piété ; son père, remarquant des dispositions si saintes, et jaloux de la gloire qui pouvait en revenir à Dieu, destina ce fils chéri au service des autels. C’était souscrire à sa détermination prématurée de s’enrôler dans les rangs de la milice sainte. On le confia à des maîtres habiles, qui le formèrent comme le jeune Samuel, à l’ombre du sanctuaire. Il mit tellement à profit leurs exemples et leurs leçons, qu’en peu de temps on ne sut ce qu’on devait le plus admirer en lui, ou de sa science, ou de sa sainteté. Anthelme, favorisé ainsi de la grâce du ciel, jointe aux avantages que lui donnaient sa naissance, son mérite et les charmes répandus dans sa personne et ses actions, fut bientôt environné de l’estime et de la considération de ceux qui le connaissaient ou qui entendaient parler de lui.

Un tel prodige ne put demeurer inconnu : aussi, les évêques de Belley et de Genève, informés de son mérite, se disputèrent ce jeune ecclésiastique, et voulurent rattacher à leur Eglise en le plaçant au premier rang de leur chapitre. Il fut nommé sacristain de la cathédrale de Belley, principale dignité de cette cathédrale, en même temps qu’il était appelé à la prévôté du chapitre de Genève. La Providence divine lui donna plus de penchant pour la ville de Belley où il fixa sa résidence.

Ces honneurs et ces dignités ecclésiastiques, les revenus qu’elles rapportaient, accrus par ceux de son riche patrimoine, n’enflèrent point son orgueil et n’altérèrent point la candeur de son âme. Il les employait libéralement à recevoir ses nombreux amis, dont il était jaloux de captiver l’attachement et l’estime. Sa table était ouverte à tous les étrangers, tant religieux que séculiers, qu’il traitait honorablement, et auxquels il se plaisait à rendre les services qu’ils venaient solliciter. Mais il faisait paraître plus particulièrement sa charité en la personne des pauvres et des affligés. Cette vertu donna toujours le plus vif éclat aux autres qu’il pratiqua toutes jusqu’à la sublimité. Aussi, sa maison était une vraie maison d’hospitalité, où les misérables trouvaient constamment de quoi soulager leurs besoins.

Sa vie, comme nous venons de voir, quoique régulière et semée de bonnes œuvres, se passait dans une espèce de dissipation qui aurait fané la fleur de son innocence ; son cœur, sans qu’il s’en aperçut, se partageait entre Dieu et le monde ; mais il fut le premier à découvrir le précipice où l’entraînaient de funestes illusions. Les retours fréquents qu’il fait sur lui-même, et le vide qu’il aperçoit en son âme ne le laissent pas sans inquiétudes. Il médite en présence de l’éternité sur l’instabilité de la vie et de la fortune, sur la vanité des grandeurs de la terre. Le monde ne lui paraît plus digne de ses regards, il les fixe vers l’éclat de l’immortalité, et son cœur commence à se déprendre des biens périssables. Quand même, jusque-là, il eût pu, par son innocence et la chasteté de ses mœurs, servir de modèle à un séculier engagé dans les embarras des affaires du monde, il condamne tous les avantages de la vie aisée qu’il a menée, comme autant de prévarications contre les lois sévères de l’Evangile, et dès-lors il oppose la pauvreté à l’abondance, la mortification aux plaisirs, l’humiliation aux honneurs, l’obscurité à l’éclat, l’abjection à la gloire; et après avoir tout pesé dans le poids du sanctuaire et de l’éternité, Anthelme prend la résolution de renoncer au monde et à tout ce qu’il avait aimé jusqu’alors.

Il avait vingt-cinq ans (1132), lorsqu’il se mit à visiter les monastères voisins, principalement ceux des Chartreux qui venaient de se former en Bugey.

Anthelme, cherchant des modèles de perfection, fait de fréquents voyages dans ces lieux consacrés par les pénitences de ces bons et pieux ermites. Il se mêlait à leurs conversations, qui retraçaient à son souvenir les actions des plus grands saints, leurs combats, leurs victoires ; et peu à peu son cœur, déjà brûlant de l’amour de Dieu, et vide de toutes les idées du monde, se remplissait de l’esprit d’abnégation et de renoncement évangélique. Cette ferveur venait de recevoir une nouvelle impulsion par son élévation à la prêtrise qu’il reçut vers 1135 des mains du B. Bernard de Portes, évêque de Belley, de l’ordre des Chartreux, qui ne manqua pas de nourrir dans ce jeune chanoine son goût pour la vie religieuse. Les exhortations réitérées de dom Bernard de Varin, prieur de Portes, rendues plus efficaces par les prières de ces fervents anachorètes, l’ébranlèrent plus fortement, et la vision que Dieu lui envoya pendant son sommeil, le décida à se jeter avec ces saints solitaires dans la voie de la pénitence.

Prise d'habit

Un jour qu’il avait visité la chartreuse de Portes avec quelques seigneurs de son âge, il fut retenu le soir dans la maison d’en bas, nommée Correrie, par Bozon, son parent, qui en était le procureur, homme d’une rare vertu et d’une sagacité admirable. Dieu lui représenta l’agitation qui accompagne les honneurs dans le monde, et le calme profond qui règne dans la solitude ; les folles joies du siècle et le bonheur de la retraite ; le fantôme de la vaine gloire que les hommes se fatiguent à poursuivre, et cette glorieuse immortalité que s’assurent les enfants de Bruno. Le tintement de la cloche qui appelait les solitaires au pied des autels, tire Anthelme de son sommeil pour le livrer aux plus sérieuses réflexions ; et pendant que tout prie autour de lui, il prend la résolution de se vouer aux austérités du cloître. Frappé des jugements de Dieu, les espérances de la terre ne lui paraissent plus que comme un songe qui se dissipe avec les ombres de la nuit. Dès le matin, il remonte au monastère et demande à être reçu au nombre des religieux ; les portes lui sont ouvertes avec empressement. Il s’y précipite en s’écriant : Hæc requies mea in sœculum sœcuti; hic habitabo, quoniam elegi eam. C’est ici le lieu de mon repos ; j’y demeurerai éternellement, parce que je l’ai choisi. (Ps. 131, v. 14.) Persuadé que lorsqu’on a mis la main à la charrue, il ne faut pas regarder en arrière, de peur de n’être pas trouvé propre au royaume de Dieu, il laisse en dehors le monde et toutes les idées du monde, et refuse même d’y rentrer pour régler ses affaires temporelles, confiant à ses amis, désolés de sa résolution, le soin de distribuer ses biens aux pauvres. Il reçut l’habit de chartreux avec une grande ferveur en 1137. En peu de temps il devint le modèle de tous les anachorètes, et les devança bientôt dans la carrière de la pénitence et de la piété.

C’est dans ce nouvel Horeb, où Dieu rassemble ses élus pour leur parler au cœur et les combler de ses grâces ; c’est dans ce désert religieux, où il se renferme avec la nation sainte qu’il s’est choisie, pour être seul son nourricier et son guide, et lui faciliter le chemin du ciel par l’exemption des embarras du monde ; c’est sur cette montagne qu’Anthelme va se sanctifier par la prière et les autres exercices du cloître, pour venir ensuite dans la plaine combattre les ennemis du Seigneur. Il n’est plus occupé dans sa cellule qu’à remercier Dieu de ses miséricordes ; à se préparer au pied de la croix et dans l’observance des règles, à faire solennellement les vœux de pauvreté, d’abnégation, de chasteté, d’obéissance, qu’il prononça effectivement peu de temps après.

Reconstruction de la grande chartreuse

Mais sur ces entrefaites un éboulement de neige, entraînant dans sa chute des rochers énormes, détruisit presque en entier les cellules de la grande chartreuse de Grenoble, et fit périr plusieurs religieux. Hugues II, alors évêque de cette ville, successeur de Hugues Ier, qui avait accueilli saint Bruno et ses compagnons, touché de ce funeste accident, demanda Anthelme pour venir relever ces ruines et réparer un tel désastre. Ce pieux anachorète, qui en entrant dans le cloître avait renoncé à sa volonté pour ne faire que celle de ses supérieurs, ne fit aucune résistance et se mit en route.

La vue de cette chartreuse, environnée de noires forêts, hérissée de glaces et de frimas, entrecoupée de précipices que le soleil n’éclaire jamais, dont le silence n’est troublé que par la violence des orages, le bruit des torrents qui se précipitent, et les cris effrayants des animaux sauvages, rien ne le déconcerte. Les pas de saint Bruno encore empreints dans ce désert, le souvenir de ses vertus enflamment son zèle. Il s’applique à se former sur ce beau modèle de sainteté, et comme lui il pratique toutes sortes de mortifications ; comme lui, absorbé dans la méditation, il a toujours les yeux fixés sur Jésus Christ crucifié. Cette vue l’arme contre son propre corps, et lui inspire le désir de retracer en sa personne l’image de ce divin Sauveur dans ses souffrances. Il regrette un moment de repos accordé à la faiblesse de la nature. Des occupations continuelles, des jeûnes sans relâche, tempérés seulement par un peu de pain qu’il ne prend que dans la dernière nécessité ; un cilice affreux qui déchire toutes ses chairs et qui fait de son corps une plaie universelle; la terre toujours trempée de ses larmes; sa cellule inondée de son sang qui coule sous les instruments de sa pénitence : voilà le tableau de ses austérités habituelles jusqu’à l’âge de 72 ans. Il passait les jours à converser avec Dieu, dans la prière, à chanter ses louanges, et souvent, comme saint Antoine, le soleil à son lever le trouvait prosterné dans l’endroit où il l’avait vu la veille, à son coucher, offrant à Dieu les travaux de sa journée. Au chœur, à l’autel, son maintien avait quelque chose de divin, et l’on voyait que les mouvements rapides de son cœur l’emportaient sans cesse vers le ciel où étaient toutes ses affections.

Tant de fidélité à la grâce, tant de sainteté dans Anthelme, firent penser à le mettre en charge. Toujours résigné aux ordres de ses supérieurs, il fut établi procureur de la Grande-Chartreuse en 1138. Il s’acquitta de ses pénibles fonctions avec prudence et activité. Approvisionner la maison, veiller à l’économie, à la distribution des vivres et des vêtements ; prodiguer des secours aux malheureux qui venaient au monastère demander l’aumône ; les instruire, consoler ceux qui étaient dans l’affliction, pourvoir à tout ce qui était nécessaire au dedans et au dehors, telles furent ses fonctions qui ne l’empêchèrent point de suivre la règle de la communauté, et qui ne purent jamais le détourner de la sainte présence de Dieu. Sachant que l’oisiveté est la source de beaucoup de vices, il employait à des travaux manuels tous les instants que lui laissaient la prière et ses occupations multipliées; il savait si bien les varier que jamais l’office de Marthe ne nuisait à celui de Marie. Dès qu’il s’était acquitté du premier, il rentrait dans sa chère cellule : c’est là, dans le silence et la méditation, qu’il puisait les forces nécessaires pour triompher de toutes les difficultés et de tous les ennuis qu’il rencontrait dans le gouvernement des affaires temporelles.

Septième prieur

Dans cet emploi, Anthelme révéla bientôt à ses supérieurs qu’il était destiné à devenir le flambeau de son ordre ; et à peine âgé de trente-trois ans, il fut jugé digne d’en occuper la première charge. Hugues Ier, successeur du bienheureux Dom Guigue, se démit volontairement de sa charge pour vaquer librement à l’oraison et à la contemplation ; il désira être remplacé par Anthelme, dont il connaissait les talents et la piété, ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés : vers la fin de l’année 1139, Anthelme fut élu septième prieur de la Grande-Chartreuse. Notre saint, revêtu de cette dignité que son obéissance ne lui permit pas de refuser, commença à exercer son autorité contre les abus; il s’en était introduit plusieurs dans la maison à la suite de l’éboulement qui avait détruit une partie des bâtiments et fait périr un grand nombre de religieux. Quelques-uns le trouvent sévère, mais tous se félicitent bientôt de l’avoir pour supérieur, parce qu’il était vraiment l’œil de l’aveugle, le bras de l’infirme, le pied du boiteux. Il avait pour tous les soins d’un père et les entrailles d’une mère. Il se faisait tout à tous pour les entraîner tous avec lui à la suite de Jésus Christ. Il les consolait dans leurs peines, éclaircissait leurs doutes, les fortifiait par ses exemples et ses leçons, les encourageait à la vertu, leur servait de guide dans tous les exercices de la piété dont il était une leçon vivante, et veillait à tous leurs besoins de l’âme et du corps ; de sorte qu’il pouvait dire avec l’apôtre : Qui est-ce qui est infirme sans que je compatisse à ses maux ? Anthelme, fidèle imitateur des vertus de Dom Guigue et de Hugues Ier, ses deux vénérables prédécesseurs, s’efforça de marcher sur leurs traces, et fit reluire en sa personne l’éclat de leurs vertus. Par son zèle il affermit dans son ordre cette régularité qui, pendant huit siècles, a fait la gloire des enfants de saint Bruno.

Ce fut à cette époque que les chartreuses, par les soins d’Anthelme, se multiplièrent en France et dans l’étranger avec tant de rapidité. Il en fonda de nouvelles et fit adopter à toutes ces maisons qu’il dirigeait par ses conseils, les statuts dressés par le bienheureux Dom Guigue. Jusque-là les chartreuses avaient été indépendantes les unes des autres, et soumises aux évêques diocésains. Il assembla un chapitre général qui fut le premier de l’ordre, et où se réunirent tous les prieurs ; celui de Chartreuse fut reconnu pour chef des autres maisons ; en sorte qu’on peut regarder notre saint comme le premier général des chartreux, quoiqu’il soit le septième prieur de la chartreuse de Grenoble.

Les chartreusines

Sous une main aussi habile que celle de saint Anthelme, l’ordre de Saint-Bruno acquit une grande réputation, et devint un des plus célèbres et des plus fervents parmi ceux qui florissaient à cette époque. Sollicité par de saintes femmes qui voulaient vivre en communauté sous la règle de saint Bruno, notre saint chargea le bienheureux Jean l’Espagnol de leur rédiger des statuts. Ce fut là l’origine des chartreusines dont la ferveur s’est soutenue jusqu’à la révolution de 1792. Ainsi, au nombre des œuvres de saint Anthelme, il faut placer, comme l’une des plus grandes, la fondation des religieuses de Saint-Bruno.

Le zèle de notre saint ne se bornait pas au soin des religieux et des religieuses de ces monastères, il s’étendait à tous les étrangers qui venaient visiter le sien. Après leur avoir prodigué les soins de la plus tendre charité, il leur adressait les instructions les plus touchantes et les plus persuasives. L’ascendant qu’il avait acquis par ses vertus, le rang distingué qu’il occupait et le respect qu’on avait pour lui, donnaient du poids à ses exhortations ; ses prières les faisaient fructifier, et un grand nombre de chrétiens, touchés de ses discours, lui durent leur salut. Parmi les conquêtes qu’il fit à Jésus Christ, il eut la consolation de compter son père, l’un de ses frères qui s’était fait un nom à la terre sainte parmi les croisés, et l’illustre Guillaume, comte de Nivernois. Tous trois quittèrent l’habit séculier, foulant aux pieds les intérêts de la terre, pour le suivre dans le désert. Son autre frère l’avait précédé lui-même à la Chartreuse. Heureuse conformité entre notre saint et l’abbé de Clairvaux !

Mais en rappelant tout ce qu’Anthelme fit pour le bien spirituel de cette maison, nous ne devons pas omettre de dire qu’il étendit les limites du monastère en défrichant des bois qui lui furent concédés. Il ajouta de nouvelles constructions aux anciennes, les environna d’un mur de clôture, fit établir des aqueducs pour y amener des eaux de très loin, prit soin des fermes, des bergeries, et généralement de tout ce qui dépendait de cette communauté.

La tromperie

Anthelme travaillait ainsi à consolider son ordre, lorsque le siège épiscopal de Grenoble vint à vaquer. L’élection d’un nouveau prélat donna lieu à des divisions qui éclatèrent dans tout le diocèse. Les chartreux crurent devoir prendre parti, sans doute parce que l’évêque défunt et l’évêque élu appartenaient à leur ordre ; quoi qu’il en soit, sous prétexte de porter l’affaire an pape quelques turbulents, ennemis de la sévère discipline d’Anthelme, sortirent du couvent, et, par de faux exposés, trompèrent Eugène III, et l’indisposèrent contre leur général. Saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui connaissait ses vertus et qui prenait le plus vif intérêt à l’ordre des Chartreux, s’empressa d’écrire la lettre suivante au pape pour l’informer de la vérité et blâmer la conduite des calomniateurs.

Lettre de Saint Bernard

« Nos persécuteurs ne dorment ni ne s’assoupissent ; ils ont depuis peu recommencé leurs poursuites dans les montagnes, ils ont tendu leurs pièges dans le désert. Les chartreux ont senti du trouble ; ils ont été agités et chancelants comme un homme ivre, et presque toute leur sagesse s’est évanouie. Voilà, seigneur, l’ouvrage de l’homme ennemi, et non seulement ce qu’il a fait, mais ce qu’il fait encore. Il espère encore dévorer toute leur sainteté ; ce serait pour lui, comme vous savez, une nourriture exquise. Il en a déjà rendu quelques-uns prévaricateurs, et il s’en sert pour attaquer, dans une guerre domestique, ceux qu’il n’a pu vaincre par lui-même. Depuis la fondation de ce monastère et de cet ordre, l’on n’a jamais ouï dire qu’aucun déserteur n’y soit rentré sans avoir fait satisfaction ; mais aujourd’hui ceux qui étaient mal sortis sont encore rentrés plus mal, et n’ont fait qu’ajouter à leur première sédition. — Que pensez-vous, très-saint Père, que feront des gens sortis de leur monastère en violant les règles, et qui n’y reviennent que par orgueil ? Leur orgueil s’accroît même à tout moment ; ils se félicitent de la conduite détestable qu’ils ont tenue, et ils insultent à ceux qui sont outragés. Ils ont vaincu, et ils triomphent. Le prieur n’est plus prieur. Plus l’impie s’élève et plus le pauvre est persécuté. Aussi veut-il s’en aller à son tour pour ne pas voir la destruction de son monastère : il serait déjà sorti s’il pouvait sortir tout seul. Ce prieur est assurément homme de bien ; car, à ce que j’ai ouï dire à des gens de vertu, ceux dont il suit les conseils sont très vertueux et très sages. —Vous voyez, mon très saint Père, combien on vous a surpris. L’auteur de la surprise n’en sera-t-il point puni comme il mérite ? Qui que ce puisse être, ou je ne vous connais pas bien, ou il en portera la peine. Ils vous ont été trouvés dans un habit régulier, et couvert de vêtements de brebis; l’apparence vous a séduit : mais faut-il s’en étonner, et n’êtes-vous pas un homme ? Maintenant que la fourberie est mise au jour, votre zèle doit éclater et soutenir courageusement les intérêts de la vérité contre les impies. Ne vous laissez point surprendre à leurs sentiments, et que le conseil d’Achitopel soit dissipé. Prenez garde à vous-même. Il y a bien plus de danger à laisser endormir son zèle qu’à laisser surprendre son discernement. L’un s’excuse par l’ignorance ; mais la négligence rend l’autre inexcusable. Si par hasard quelqu’un d’un parti contraire tâche de vous persuader autre chose, que l’impiété se démente elle-même et ne tombe pas sur mon seigneur. — L’affaire est comme je vous la rapporte, et je vous dis la vérité. Rien n’est plus agréable, ni plus juste dans tous vos jugements, lorsqu’il s’offre des occasions semblables, que de voir celui qui voulait faire le mal, tomber dans la fosse qu’il a creusée, de voir la douleur qu’il a voulu causer retourner sur lui-même, et son injustice retomber sur sa tête. Le zèle pour les intérêts de Dieu fera ce grand bien, et le vénérable prieur, comme je l’espère, continuera toujours de l’être, afin que l’impiété ne se puisse glorifier ; car nous aurions grand sujet de craindre, si ce prieur n’était point rétabli, que ce monastère ne demeurât pas dans l’état où il est. Daigne le Seigneur vous inspirer de recevoir en paix ce que je vous mande, et de faire une favorable réponse pour nous consoler dans la désolation où nous sommes tous. »

Démission et conseils

L’innocence de notre saint ne tarda pas à être reconnue ; mais cet événement, qui allait lui donner un surcroît d’autorité pour commander, ne fit que réveiller le dessein qu’il avait formé depuis plusieurs années de travailler à son salut en obéissant. Il se démit donc du généralat en 1152, après douze ans d’une pénible administration, et fut remplacé par Bazile de Bourgogne que sa piété et ses lumières semblaient avoir préparé pour remplir un si grand vide. Anthelme, dans la pensée qu’il n’aurait plus à s’occuper que de son salut, se remit avec bonheur au rang des simples profès. Quel spectacle de voir cet ancien général des chartreux pratiquer la règle avec la simplicité du dernier religieux, et s’efforcer de regagner par la ferveur le temps qu’il prétendait avoir perdu dans la sollicitude des affaires ! Mais malgré son goût qui lui faisait préférer la dernière place, sa sagesse et ses lumières ne lui permirent pas de vivre retiré au fond de sa cellule. Il était souvent appelé au conseil de son successeur. Il y donnait ses avis avec modestie, et presque toujours ils prévalaient, parce qu’ils étaient marqués au coin de la sagesse et de l’expérience la plus consommée. Bientôt après, Dom Bernard de Varin, prieur de Portes, chargé d’années, et désirant se débarrasser du soin de veiller sur les autres pour se préparer dans le recueillement au compte qu’il était sur le point d’aller rendre au souverain Juge de sa longue administration, supplia vivement Anthelme de venir lui succéder. Anthelme ne pouvait rien refuser à Don Varin, dont les conseils et les prières l’avaient arraché du monde pour l’attirer dans la solitude ; d’ailleurs, il avait bâti en grande partie la chartreuse de Portes, et il conserva toujours le plus tendre attachement pour cette maison qui avait été jadis le berceau de sa sainteté. L’empressement de revoir les lieux où il avait entendu la voix du ciel l’appeler à la pénitence, adoucit encore le sacrifice qu’il faisait de son état d’abjection, pour aller de nouveau commander à des religieux, lui qui s’était accoutumé depuis longtemps à les regarder tous comme ses maîtres.

Prieur de Portes

Ce fut à Portes comme à la Grande-Chartreuse, même zèle, même conduite, même administration, même succès. La sage économie de son prédécesseur avait procuré de grandes richesses à cette communauté. Anthelme en entrant dans ses nouvelles fonctions (1153), distribua aux différentes maisons de son ordre le superflu qu’il y trouva soit en argent, soit en grains et autres provisions. Il donna des vases et des ornements aux églises qui n’en avaient pas de convenables à la majesté du culte.

La famine

Un fléau du ciel, cette année-là, ravagea et détruisit toutes les espérances des habitants des montagnes du Bugey. La famine et les maux qu’elle traîne à sa suite, les avaient jetés dans les alarmes et dans les horreurs du désespoir. Anthelme ne put tenir à la vue de ce tableau déchirant ; il fit une distribution de blé aux pauvres pour soulager leurs besoins les plus pressants, et ordonna d’en prêter, sur parole, à tous les laboureurs pour ensemencer leurs terres.

Au bruit des charités qu’Anthelme distribuait, les habitants des campagnes accoururent de tous côtés, et bientôt les greniers furent épuisés : on lui en fit le rapport, et sa réponse fut un ordre de continuer les aumônes. Le procureur se fit répéter deux fois cet ordre, et finit par dire qu’il ne restait plus rien à donner. Plein de confiante en celui qui nourrit les oiseaux du ciel, et qui donne aux fleurs leur parure, Anthelme insista et lui dit : Allez donc faire des distributions aux pauvres. Quel ne fut pas l’étonnement de ce saint religieux, en voyant le blé regorger de toutes parts ? Ce bienfait prodigieux de la Providence, attesté par le témoignage des chartreux et d’un grand nombre de personnes secourues, mit saint Anthelme a même de continuer ses libéralités jusqu’au moment de la récolte.

C’est ainsi que ce nouveau Joseph sauva nos contrées des horreurs de la famine ; c’est ainsi que ce prudent économe sut tirer parti de la surabondance des biens de ce couvent, pour se créer dans le ciel des trésors que les vers ni la rouille ne détruiront jamais.

Les malheureux furent toujours, après Dieu, les plus chers objets de sa tendresse. Il s’était fait un devoir indispensable de les soulager : il ne pouvait les voir languir dans la misère, sans la partager et sans la ressentir peut-être plus qu’eux-mêmes ; mais il ne s’en tenait pas à l’aumône qui met à l’abri du besoin un corps périssable, il instruisait les pauvres et leur donnait ce précieux dépôt de la foi, qui doit être changé contre des richesses immenses et éternelles.

Accueil de l'archevêque de Lyon

Voici un trait qui fait encore ressortir sa charité avec plus d’éclat : Frédéric Ier, surnommé Barberousse, était à Arbois en Bourgogne ; Héraclius de Montboisier, archevêque de Lyon, vint lui rendre hommage. L’empereur d’Allemagne, pour lui prouver combien il était satisfait de cette démarche, lui donna l’investiture du temporel de son Eglise, et lui en confirma la souveraineté. Les comtes de Forez prenaient aussi le titre de comtes du Lyonnais. Guy II, qui possédait alors ce comté, affirmant que l’empereur n’avait aucun droit de disposer de ce qui ne lui appartenait pas, se jeta dans Lyon, les armes à la main, livra la ville au pillage de ses soldats, et détruisit, en grande partie, les édifices qui appartenaient au clergé. Héraclius, pris au dépourvu, n’eut que le temps de fuir et de se réfugier à la chartreuse de Portes, suivi des ecclésiastiques et des magistrats de Lyon.

Anthelme accueillit ces illustres fugitifs avec cordialité et distinction, les consola, et leur fournit, à grands frais, tout ce qui leur fut nécessaire : il semblait avoir à sa disposition les trésors de la Providence. Le bien des malheureux se multipliait entre ses mains. L’archevêque, avec sa suite, demeura à Portes sur les sollicitations pressantes d’Anthelme, tout le temps qu’il fallut pour se mettre en mesure de recouvrer sa ville, où il rentra aux acclamations du peuple, de la noblesse et du clergé.

Retour à la Grande Chartreuse

Les pénibles fonctions d’Anthelme, qu’il n’avait acceptées que par obéissance et par attachement à la chartreuse de Portes, ne lui laissaient pas assez de temps pour vaquer à ses exercices religieux; et deux ans s’étaient à peine écoulés, qu’il se démit de l’emploi de prieur, et retourna à la Grande-Chartreuse (1155), où il se sanctifiait dans le fond de sa solitude, quand tout à coup la chaire du vicaire de Jésus Christ se trouva environnée d’une odieuse faction. Sentinelle vigilante, Anthelme signala le danger, et comme Moïse, dès qu’il voit du haut de la montagne les ennemis de Dieu triompher dans la plaine, il va briser leur idole et protéger l’arche sainte.

Election du pape Alexandre III

Adrien IV venait de mourir ; les cardinaux, le clergé et le peuple portèrent le modeste et pieux Roland, chancelier de l’Eglise romaine, sur le trône pontifical. Il fut proclamé sous le nom d’Alexandre III, le 7 septembre 1159.

L’ambitieux et indigne Octavien, élu seulement par deux cardinaux, était soutenu par Frédéric Barberousse, dont il était disposé à favoriser les vues ambitieuses et sa prétendue autorité sur le patrimoine de saint Pierre, tandis qu’au contraire Alexandre III, lorsqu’il n’était que chancelier romain, avait combattu l’ambition de l’empereur en soutenant les intérêts du pape. Au moment de l’intronisation du pontife légitime, Octavien, s’abandonnant à son dépit, lui enleva la chape d’écarlate qui est le signe de l’investiture, et s’en revêtit lui-même si précipitamment, que le devant se trouva derrière, ce qui le fit nommer : Pape à rebours, avec de grands éclats de rire.

Cependant le schisme faisait des progrès en Italie et en Allemagne. Les évêques fidèles étaient chassés de leur siège ; Milan et plusieurs autres villes furent ruinées par l’empereur à cause de leur attachement à Alexandre. Les factions s’enflamment, et le pape légitime se réfugie en France, où il trouve un asile et des cœurs dévoués. Un concile est convoqué à Toulouse en 1161. Le roi d’Angleterre, celui de France, plus de cent évêques, un grand nombre de seigneurs des deux nations, plusieurs cardinaux qui s’y rendent, se déclarent pour Alexandre et anatlhématisent Octavien.

A cette époque, les nombreuses maisons de Saint-Bruno et de Saint-Benoît exerçaient une grande influence dans l’Eglise. Anthelme, aidé de Geofroy, abbé d’Hautecombe, de l’ordre de Cîteaux, homme savant et éloquent, fit entendre sa voix persuasive. L’un et l’autre écrivirent aux abbés qui ne savaient quel parti prendre, les instruisirent sur la légitime élection d’Alexandre III, qui fut aussitôt reconnu en France, en Angleterre, en Espagne, et le schisme fut fini, et l’Eglise fut sauvée par les soins d’Anthelme.

Les schismes

Les fidèles sont étonnés et quelquefois même scandalisés des schismes et des hérésies qui s’élèvent dans le sein de l’Eglise ; mais l’apôtre saint Paul, en nous annonçant qu’il est nécessaire qu’il y ait des hérésies, nous en donne la raison. C’est, dit-il, afin de faire connaître ceux qui sont fermes dans la foi, ceux qui ne tiennent pas à la religion d’une manière toute humaine, ceux qui aiment Dieu de tout leur cœur et par-dessus tout.

Ces désordres sont un mal nécessaire, qui résulte de la liberté que Dieu nous laisse dans cette vie, de faire le bien ou le mal, se réservant de nous récompenser ou de nous punir dans l’autre, selon le bon ou le mauvais usage que nous aurons fait de ses lumières et de ses grâces. Au reste, les persécutions qui arrivent dans l’Eglise sont prédites dans l’Evangile, et non seulement elles ne doivent pas affaiblir notre foi, mais nous devons y trouver une nouvelle preuve de la vérité des promesses qui nous sont faites ; que Dieu veille sur son Eglise, que l’enfer ne prévaudra jamais contre elle, et qu’il récompensera ceux qui se préserveront de l’erreur et persévéreront jusqu’à la fin.

Si l’Eglise était toujours en paix, il n’y aurait pas de mérite à suivre ses lois et à se montrer chrétien.

Revenons à notre sujet : l’empereur conçut contre Anthelme une violente haine ; mais ce prince, à qui la fougue de la fierté et les chimères de la présomption le cédaient presque toujours à la raison, et qui d’ailleurs ne paraît pas s’être fait un jeu de la religion, abjura ses préventions, et environna plus tard l’évêque de Belley et son Eglise des plus insignes privilèges.

Reconnaissance

Semblable à la fleur du désert, privée de tout éclat extérieur, mais qui porte le remède à tant de maux différents, et qui ne se fait remarquer du voyageur que par les parfums qu’elle répand, le modeste Anthelme, après avoir apaisé les agitations de l’Eglise, reste caché dans la solitude. Cependant la bonne odeur de sa sainteté attire autour de lui un grand nombre de personnes ; des prêtres, des évêques, des savants même, qui viennent chercher des avis salutaires pour se conduire saintement dans le monde. Louis VII, roi de France, jaloux de témoigner à Anthelme sa reconnaissance pour ce qu’il avait fait en faveur d’une si belle cause, vint, à son retour du concile de Toulouse, le visiter dans son désert, accompagné de sa cour et des seigneurs voisins. Il voulut voir ce que le cloître avait de plus parfait et le sacerdoce de plus respectable. Quel tableau ! d’un côté, tout ce que le monde a de plus grand, les richesses, la puissance et la pompe du maître de la première nation de l’univers ; de l’autre, la pauvreté, l’humilité, la pénitence des Paul, des Hilarion et des Antoine. Quel est l’homme qui doit fixer nos regards dans ce tableau, et lequel nous paraît plus grand, de celui qui possède toutes les richesses et dont les désirs ne sont jamais satisfaits, ou de celui qui a renoncé aux richesses et qui ne connaît point de besoins ? De Louis-le-Jeune, qui n’a pas assez d’argent pour pousser ses conquêtes dans l’Orient, ou d’Anthelme, qui fait la conquête du ciel par ses larmes, sa pénitence et ses aumônes ? Quel est le cœur le plus noble, de celui qui croit n’avoir jamais reçu assez d’éloges, ou de celui qui, pénétré de son néant, se venge des hommages qu’on lui rend par les humiliations qu’il se procure ? Quel est le héros, de celui que la mort va bientôt mettre au niveau du dernier de ses sujets et ensevelir dans l’oubli en lui ravissant sa couronne mortelle, ou de celui qui est grand par lui-même, et que la mort ne fera que couronner dans le ciel, tandis que sa dépouille, mortelle sur la terre, recevra, pendant le reste des siècles, l’encens des chrétiens, qui n’est que la figure de la bonne odeur de ses vertus ?

Tel est le contraste qu’offrit la montagne de Chartreuse, au moment où ce désert renfermait les deux extrêmes de la richesse et de la pauvreté, de la puissance et de l’abaissement.

Evêque de Belley

Anthelme fut cependant touché, mais non enorgueilli de cette faveur ; accoutumé depuis longtemps à ne voir rien de grand que Dieu, il fut moins frappé de l’éclat de cette seconde majesté, que le souverain lui-même ne fut étonné de l’humilité du saint. Le roi se retira en publiant les louanges du saint chartreux, dans les mêmes termes que la reine de Saba redisait celles de Salomon. Les échos des montagnes semblaient les répéter, et trahirent les vertus et les pénitences que ce saint solitaire ne confiait qu’à leurs grottes profondes, pour les soustraire aux louanges des hommes. Elles arrivèrent aux oreilles de nos pères, qui pleuraient dans la mort de Ponce III un illustre prélat, un compatriote et un père. Deux compétiteurs portaient les yeux sur ce siège vacant ; l’un était un moine, et l’autre un jeune noble, parent de notre saint, que son parti avait déjà mis en possession de la maison épiscopale. Mais Dieu qui veillait sur ce diocèse, et qui depuis longtemps réservait Anthelme pour sécher tant de larmes et réparer une telle perte, tire enfin de dessous le boisseau cette lampe lumineuse qui doit éclairer nos provinces. L’éclat qu’il jette fixe tous les yeux et tous les désirs vers ce saint solitaire dont on se rappelle la science et la piété qu’on avait déjà admirées pendant qu’il était chanoine de Belley. Le peuple le demande, l’ordre ecclésiastique lui tend les bras ; les deux élus sont même les premiers à donner leur consentement. Mais comme on savait qu’il serait très difficile de le tirer de sa solitude, on députa vers le pape Alexandre qui, plein de joie, se félicita d’avoir différé son choix sur les deux sujets qu’on lui avait présentés. Il écrivit à Anthelme, lui ordonnant, par l’autorité du saint siège, de se charger de l’Eglise de Belley, et manda au prieur et aux religieux de la Grande-Chartreuse de le donner aux députés qui le demanderaient, et s’il refusait d’accepter, de l’y contraindre par autorité.

Mais cet ange terrestre, malgré tant d’actions héroïques qui lui ont appris, pour ainsi dire, à disposer de la puissance de Dieu, malgré la longue expérience qu’il a acquise dans le maniement des affaires, malgré les sublimes vertus qu’il a puisées dans l’exercice d’une longue pénitence, tremble et frémit à la vue d’une dignité si redoutable ; semblable en tout aux Ambroise et aux Grégoire, il prend la fuite comme eux. « Les chartreux le cherchèrent si bien, qu’ils le trouvèrent ; et l’ayant amené avec bien de la peine à la communauté assemblée, ils lui exposèrent l’ordre du pape, et lui montrèrent ses lettres. Le prieur y ajouta son commandement, les religieux leurs exhortations, les députés leurs prières au nom de toute l’Eglise de Belley; mais Anthelme demeura ferme à refuser, protestant qu’il ne sortirait jamais de son désert. Enfin, par un pieux artifice, on lui proposa le choix, ou d’obéir au pape et d’accepter, Ou d’aller trouver le pape même qui, disaient-ils, connaissant sa résolution, ne lui ferait pas de violence. Flatté de cette espérance, il se mit en chemin ; mais les députés se gardèrent bien de le quitter. Quand il fut arrivé auprès du pape Alexandre (qui était alors à Bourges), il fut reçu avec honneur de lui et de toute sa cour, car ils le connaissaient pour un homme d’un rare mérite; et lorsqu’il eut audience du pape, il lui dit qu’il n’était venu que pour lui demander une grâce et le prier de ne pas le contraindre à faire ce qui n’était avantageux ni à lui-même, ni à l’Eglise qui le demandait; qu’il était un ignorant, un homme sans expérience, un misérable, enfin qu’il avait fait vœu de ne point sortir de son désert.

Le pape lui répondit : « Mon fils, ne prétendez pas nous en imposer par de mauvaises excuses, nous, connaissons vos talents, pourquoi vous découragez-vous ? Il faut obéit. Je ne me dédirai pas de ce que j’ai écrit. Vous avez promis de renoncer à vous-même et de suivre Jésus Christ. Il faut donc l’imiter en son obéissance et renoncer à votre propre volonté.

Le pape le confondit par ces paroles et d’autres semblables, et le réduisit à garder le silence ; ensuite il le sacra solennellement de sa main le jour de la Nativité de la sainte Vierge qui, cette année 1163, était un dimanche. Le pape le retînt quelques jours auprès de lui, et comme les prélats de la cour de Rome s’entretenaient familièrement de diverses choses avec Anthelme, il citait souvent l’Ecriture-Sainte fort à propos, ce qui leur fit dire dans l’admiration de sa science et de sa piété : « Est-il donc si ignorant qu’il voulait nous le persuader, lorsqu’il refusait les honneurs de l’épiscopat ?» Le nouvel évêque demanda son congé avec empressement, et le pape, à son départ, lui donna sa bénédiction et le combla de présents.

Anthelme, qui avait enfin reconnu la voix de Dieu dans la volonté du vicaire de Jésus Christ, n’éprouvait plus d’autre désir que celui de se rendre au milieu de son troupeau ; et déjà il touchait aux frontières de son diocèse, quand le clergé, la noblesse et le peuple accoururent à sa rencontre. Il fut reçu comme un ange venant du ciel, et fit son entrée dans la ville de Belley au milieu des acclamations d’une joie universelle. Les honneurs ne le changèrent point, il fut tel dans son palais qu’il s’était montré dans sa cellule. L’éclat qui l’environne ne peut altérer son goût pour la simplicité. Ses habits, son habitation son lit, sa table, l’office qu’il va réciter au chœur avec ses chanoines, le saint sacrifice qu’il offre tous les jours, le règlement qu’il établit dans sa maison pour distribuer le temps entre la prière et les autres occupations, ses veilles, ses jeûnes et ses autres mortifications, tout lui rappelait sa chère solitude. Zélé sans indiscrétion, ferme sans rigueur, pieux sans affectation, il conserva toujours la sainte liberté d’un ministre du ciel, sans perdre le respect qu’il devait aux grands de la terre. S’il eut des contestations avec Frédéric Ier et le prince Humbert, ce fut toujours l’évêque qui soutint les droits de Dieu, tandis que le sujet rendait à César ce qui appartenait à César. Aussi, plus tard, obtint-il, des faveurs insignes de Barberousse dont il força l’estime et l’affection ; mais jamais il ne tira aucun profit pour lui des dispositions bienveillantes de l’empereur ; il les fit tourner au profit de son Eglise, et toujours il en conserva la plus vive reconnaissance. La lettre qu’il écrivit à Louis VII pour le remercier de ce qu’il avait bien voulu le visiter dans sa retraite, est un monument de son respect pour les dépositaires de la puissance temporelle, en même temps qu’elle respire la plus tendre charité et fait connaître toute la candeur de son âme. Nous allons en donner ici une faible traduction :

«Depuis que Votre Majesté, illustre prince, a daigné visiter en personne l’humble chartreuse, nous avons conçu pour elle au fond de notre âme la plus tendre affection ; vous avez passé, pour ainsi dire, dans notre cœur, et il ne serait pas facile de vous en arracher. Aujourd’hui que, par la volonté ou par la permission de Dieu, nous avons été élu évêque de Belley, vous êtes toujours présent à notre mémoire dans nos oraisons, et nous adressons à Dieu de ferventes prières pour vous et pour la prospérité de votre règne. Nous prions Votre Majesté de croire que nous payons ce tribut à votre personne plutôt qu’aux faveurs dont elle nous a comblés. Nous souhaitons que vous pratiquiez la miséricorde, la justice, la bonté, la mansuétude qui font l’ornement d’un grand roi. Du reste, nous supplions Votre Majesté de vouloir bien, par amour pour Dieu et pour nous, accorder sa protection à l’un de nos neveux qui fait ses études à Paris, afin qu’il ne lui manque rien et qu’il soit sage  »

On voit par cette lettre de quel crédit notre saint jouissait auprès du roi de France, puisqu'il va jusqu’à lui recommander son neveu qui était à Paris. Quoique comblé des faveurs du pape et des rois, il fut toujours simple, modeste, éloigné des intrigues du monde et appliqué au bonheur de ses ouailles. Nous allons voir avec quel zèle il s’acquitte des immenses devoirs que lui impose la charge de l’épiscopat.

A l’avènement d’Anthelme au siège épiscopal de Belley, la religion était dans l’état le plus déplorable. Les ombres de l’ignorance s’y étaient répandues et avaient enveloppé nos provinces ; à la faveur de ces ténèbres le vice faisait des progrès effrayants. Pour les dissiper, le saint évêque commence par donner de l’éclat aux pierres du sanctuaire. Il appelle son clergé dans la retraite, et jette dans le cœur des ministres de l’Evangile cette ardeur charitable qui doit les faire travailler ensuite avec intrépidité au salut des âmes ; il découvre à ses prêtres, en termes pleins d’élévation, la sublimité de leur ministère, toute la sainteté qu’il exige d’eux : ainsi il les rend un livre vivant pour les laïcs ; et en composant leur vie sur celle de leur premier pasteur, les ecclésiastiques deviennent les guides des ignorants, les consolateurs des pauvres, les soutiens des opprimés, les défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Des écoles sont ouvertes et confiées à leurs soins ; la jeunesse est formée aux sciences et à la religion : ainsi, grâce à notre saint, la civilisation fait un pas immense dans notre pays. Tout change de face : la propreté et la décence sont rendues aux temples de Dieu, et partout la probité, l’innocence et les bonnes mœurs commencent à renaître, dès qu’Anthelme a rendu toute sa force et sa vertu au sel destiné à les préserver de la corruption. Voilà l’œuvre de la religion ; elle est le lien de la société ; elle y fait régner les vertus; elle y maintient la vigueur des lois; elle seule est la véritable base de l’ordre public et le principe d’une sage liberté.

Le nouvel évêque de Belley ne se contenta pas d’avoir réformé son clergé ; semblable lui-même à une nuée bienfaisante, il parcourt son diocèse, répandant sur les fidèles les rosées de la grâce, annonçant les maximes consolantes de l’Evangile ; partout il apaise les querelles, sèche les larmes, fortifie les faibles, guérit les malades, et laisse des traces de sa charité et de sa sainteté.

Dans le cours d’une visite pastorale, il rencontra sur sa route un cultivateur qui avait été piqué par un serpent monstrueux. Le venin avait été si actif et si dangereux, qu’en un clin d’œil on vit cet homme enfler, devenir livide et tomber dans des convulsions qui allaient mettre fin à ses jours ; aux jours d’un père ! Le saint, touché jusqu’aux larmes du désespoir auquel cet accident vient de réduire une nombreuse famille, lève les yeux au ciel, puis s’inclinant, il trace sur le malade le signe de la croix. Aussitôt ce malheureux est guéri, et se relève pour retomber aux genoux d’Anthelme et lui exprimer sa reconnaissance. Le saint évêque ne craignait rien tant que la célébrité qu’attire le don des miracles, et se croyant indigne d’en faire, il recommanda aux témoins étonnés de remercier Dieu pour celui qu’il venait d’opérer dans sa miséricorde, et de n’en parler jamais à personne.

Mais Anthelme désirait plus vivement encore guérir les maux de l’âme que ceux du corps. Comme le divin Sauveur, il va dans les maisons des pécheurs, les exhorte, les persuade, les convertit. S’il ne peut tous les atteindre, s’il ne peut triompher de la dureté de tous, il se dérobe à leurs yeux et va se renfermer dans une cellule qu’il avait conservée à la Grande-Chartreuse (c’était la plus modeste) ; et là il pleure sur les péchés qu’il ne peut guérir. Pasteur vigilant, il force le ciel par ses prières et ses pénitences d’avoir pitié de cette portion de son troupeau, et du haut de cette montagne, comme Elie, il fait descendre le feu de l’Esprit-Saint, non pour consumer les cœurs endurcis, mais pour les purifier.

La prière n’est pas la seule arme que le saint évêque dirige contre le péché. Nous avons déjà frémi en le voyant couvert d’un rude cilice, arrosant la terre de son sang, se refusant le sommeil et la nourriture. Anthelme ne satisfaisait alors à Dieu que pour lui : dès qu’il est à la tête d’un nombreux troupeau, il se regarde comme une victime publique, et en cette qualité il s’immole sans cesse par le glaive de la plus rude mortification ; il se met entre le ciel et ses ouailles, et accomplissant lui-même les œuvres satisfactoires qu’il voit négliger aux lâches chrétiens, il fait à son peuple un rempart de son corps contre les vengeances de Dieu, qui épargne le troupeau à cause du pasteur.

Médiation entre Henri II et Thomas de Cantorbéry

C’est pendant que ce fervent évêque rétablissait ainsi la foi dans son diocèse, que le souverain pontife Alexandre III, qui connaissait son mérite et qui le voyait environné de tant de considération, le choisit en 1169 pour l’envoyer en Angleterre mettre fin aux longs débats qui divisaient Henri II et Thomas de Cantorbéry. Ce saint archevêque savait coombien la médiation d’Anthelme avait été heureuse pour le bien de l’Eglise universelle ; il espérait qu’elle contribuerait à rétablir la paix dans celle de Cantorbéry : dans cette ferme confiance, Thomas sollicita vivement le pape de vouloir bien désigner le saint évêque de Belley pour conduire cette affaire délicate, dont l’issue dépendait des dispositions plus pacifiques qu’il pourrait inspirer au monarque. Peut-être notre saint aurait-il sauvé les jours d’un si grand prélat, s’il avait eu le temps de conduire à sa fin la négociation dont il était chargé. Mais Dieu avait d’autres desseins, et voulait accorder à ce généreux archevêque la couronne du martyre qu’il reçut en effet le 29 décembre 1170 ; il fut frappé à mort dans son église par quatre jeunes gentilshommes du palais, trop dévoués à un imprudent monarque.

L’évêque de Saluces, qui nous a conservé cette particularité de la vie de saint Anthelme, assure que cette honorable mission ne changea point ses goûts, et qu’il continua à vivre dans une merveilleuse humilité, comblé de gloire et de bénédictions, jouissant de l’estime attachée à la plus grande sainteté, mais non sans éprouver des contradictions. Elles sont nécessaires pour nous détacher du monde, pour nous apprendre que nous ne devons pas être mieux traités que Jésus Christ, puisque nous sommes ses disciples. Elles servent encore à exercer la vertu et à faire éclater ces traits de courage que nous admirons dans les saints et qui nous inspirent tant d’énergie pour l’accomplissement de nos devoirs. Anthelme était destiné à nous donner l’exemple de cette fermeté qui sacrifie tout à la gloire de Dieu, et qui dispose toujours le vrai chrétien à combattre pour la cause sainte.

Nous avons déjà remarqué qu’après le schisme d’Octavien, Frédéric Barberousse, empereur d’Allemagne, d’abord irrité contre Anthelme qui avait contribué si puissamment à faire triompher la légitime élection d’Alexandre III, ne tarda pourtant pas à rendre justice à son mérite et à le combler de faveurs.

En vertu des droits de suzeraineté qu’il exerçait sur les anciennes provinces de l’empire romain, dont le Bugey avait fait partie, il donna à notre saint évêque, par des bulles datées du 24 mars 5, avec le titre de prince du Saint Empire, des privilèges très-étendus. Il l’investit de la souveraineté de la ville de Belley et de ses dépendances, et le prit sons sa protection spéciale, lui, son Eglise, son chapitre et son diocèse.

Humbert III, prince de Savoie

Humbert III, prince de Savoie, dont dépendait le Bugey, homme à la vérité pieux, mais peut-être un peu ombrageux, ne vit pas sans jalousie Anthelme environné de tant de faveurs. Il viole ces privilèges en faisant emprisonner un prêtre de Belley que des affaires avaient appelé en Maurienne. Anthelme le réclame et le fait mettre en liberté par Guillaume, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne (1176) ; mais bientôt après ce malheureux périt dans des embûches dressées par les serviteurs du prévôt du prince Humbert. Alors le prélat, sans oublier qu’il est sujet, se rappelle qu’il est évêque, et sa charité pastorale le force à demander satisfaction au coupable pour sauver le prince. Humbert ne répond que par d’autres procédés plus violents, par des prétentions plus grandes encore, qui obligent Anthelme à déposer le bouclier de la patience pour employer le glaive des anathèmes. Le prince se pourvoit en cour de Rome, et le pape qui avait été trompé par de faux rapports, charge l’archevêque de Tarentaise, et un autre évêque, d’examiner le fait, et de lever l’excommunication s’il y a lieu; mais les deux prélats ayant reconnu que l’évêque de Belley n’avait fait qu’imiter la fermeté de saint Ambroise, et qu’en toute justice l’excommunication ne pouvait être levée, à moins qu’il n’y eût satisfaction, se retirèrent sans donner l’absolution au comte. Le pape, surpris par de nouvelles instances et par d’autres calomnies, la lui donna. Depuis ce moment, les vexations du prince ne firent qu’augmenter ; elles allèrent à un tel point, qu’Anthelme résolut de se retirer dans son ancienne solitude pour s’entretenir avec Dieu, sur la montagne, des intérêts de son peuple, tandis que son successeur, moins en butte aux contradictions, consommerait le bien qu’elles l’avaient empêché de faire. La consternation des Israélites qui viennent de perdre l’arche sainte, gage de leur conservation, peut seule nous servir de comparaison pour peindre l’effroi et les alarmes qui s’emparèrent de nos pères à la nouvelle de la retraite du saint évêque. Leurs gémissements, leurs sanglots et leurs craintes égalent la perte qu’ils ont faite, et cette perte est immense ; mais on savait que la fidélité à la voix de Dieu fut toujours la règle de la conduite d’Anthelme. On députe à Rome, on obtient des lettres du pape pour l’obliger à revenir, et sans perdre de temps on l’arrache de sa cellule pour le ramener dans son palais. Les fêtes de toutes parts annoncent la joie publique. Son entrée est un triomphe pour lui, pour la religion et pour le peuple.

Humbert, à la vue de tant d’hommages et de respect rendus à Anthelme, tourmenté par les remords, n’ose, quoiqu’absous par le pape, se présenter dans le temple du Dieu de toute justice, sans s’être humilié devant le saint évêque qui le reçoit avec la tendresse d’un père. Mais, loin de donner satisfaction comme il l’avait promis, le prince se conduisit plus mal encore, et voulut appeler le saint devant un tribunal séculier. Anthelme se contenta de le citer au tribunal de Jésus Christ ; le comte n’osa s’exposer à l’issue d’un tel jugement. Saisi de crainte, baigné de larmes, il vient se jeter aux pieds du saint prélat qui était malade, promet par serment de réparer ses torts, d’être désormais le protecteur de son Eglise, et finit par obtenir un pardon qui fut accompagné d’une bénédiction particulière pour lui et sa famille. Le saint, dans ce moment, lui souhaita et lui annonça un fils; et en effet, le prince Humbert, affligé de n’avoir qu’une fille, ne tarda pas à se réjouir de la naissance d’un futur successeur, qui régna après lui sous le nom de Thomas Ier.

La cour romaine, qui sait si bien apprécier le mérite, rendit à notre saint les témoignages les plus éclatants d’estime et de considération, et sembla, par ces marques de déférence, le désigner à l’épiscopat comme un modèle et un guide. Aussi devint-il l’oracle des synodes, la lumière des assemblées tant séculières qu’ecclésiastiques ; et dans toutes les occasions les évêques et les autres personnages distingués lui rendirent toujours des honneurs extraordinaires.

De toutes parts on s’adressait à lui pour recevoir des conseils de vive voix ou par écrit ; mais les occupations que lui attirait la confiance universelle dont il jouissait, les sollicitudes d’une administration vaste et difficile, ne l’empêchaient pas de donner des soins tout particuliers aux communautés religieuses. Sans parler des chartreuses, il affectionnait particulièrement deux maisons, auxquelles il fournissait tout ce dont elles avaient besoin, soit pour l’entretien des bâtiments, soit en vivres et en habits ; de sorte qu’elles ne subsistaient que par ses bienfaits. L’une était située à Bons, près de Belley, de l’ordre dé Cîteaux, fondée par Marguerite de Savoie, sœur d’Humbert III, qui s’y fit religieuse en 1155. C’est là que se rendaient un grand nombre de vierges et de veuves chrétiennes qui fuyaient la contagion d’un monde corrompu, pour se fortifier en Notre-Seigneur dans la solitude; elles s’environnaient de murailles comme d’un rempart contre le souille contagieux du siècle ; se formaient un bouclier de la pénitence, en employant les larmes comme saint Augustin, les veilles comme saint Jérôme, les cilices comme Esther et David, les glaces et les neiges comme saint Bernard et saint François.

L’autre établissement auquel saint Anthelme prodiguait ses soins, était une ladrerie, sur la rive gauche du Rhône, dans l’endroit connu aujourd’hui sous le nom de Maladiére, entre la Balme de Pierre-Châtel et la petite ville d’Yenne en Savoie. On y voit encore les restes d’une chapelle sous le vocable de saint Hugon, et le petit hospice à côté, transformé eu habitation particulière. Là, un bon nombre d’infortunés, attaqués d’un mal horrible, réputé sans remède, étaient séparés de la société et relégués au milieu d’affreux rochers. La lèpre, si peu connue aujourd’hui, mais si commune alors, tout épouvantable qu’elle est, ne saurait intimider la charité de ce zélé pasteur : il s’expose lui-même pour le salut de ceux qui en sont atteints, sans penser qu’il peut contracter leur mal. L’amour qu’il a pour ces infortunés étouffe l’amour qu’il doit avoir pour lui-même, pour sa conservation. Il passe des journées entières avec eux, pour les consoler et purifier leur âme par le sacrement de pénitence et d’autres exercices de piété qu’il leur fait pratiquer. O digne pasteur, qui se dépouille pour son troupeau et s’expose pour ses brebis !

Le zèle avec lequel Anthelme, dans un âge très avancé, soutenait tant de fatigues, au milieu de tant d’autres sollicitudes, était admiré comme un prodige dont le ciel gratifiait ses ouailles, plutôt que le saint lui-même, puisqu’une si longue vie était toute employée aux soins de la plus tendre charité.

Cependant Dieu voulut lui accorder la couronne promise à l’économe fidèle et prudent qu’il avait établi sur sa famille pour distribuer à chacun sa mesure de blé en son temps. (Luc, IX, 24.)

L’année 1178 fut pour le Bugey une année de disette et de misère. Anthelme était occupé à distribuer des vivres aux malheureux habitants de toutes les contrées voisines, quand le souverain Juge vint le visiter dans une maladie dont il ne devait pas guérir. Heureux le serviteur que son maître, à son arrivée, trouve agissant de la sorte! (Luc, XII, 43.)

Une fièvre ardente saisit notre saint dans sa ville épiscopale, et la violence du mal le conduisit promptement aux portes de la mort ; il vit s’approcher comme une libératrice qui va le rendre à sa véritable patrie. Lui seul, en ce moment, conserve du calme. Son chapitre, ses amis, les notables de la ville, ses domestiques, fondaient en larmes autour de son lit, pendant qu’il les bénissait. Ils ne pleuraient pas seulement sa mort, puisqu’elle devait le conduire à une vie meilleure, mais il leur en coûtait de se séparer de ce vertueux prélat, de ce bon maître. Il refusa de faire son testament, parce que, disait-il, un religieux ne possède rien en propre, un évêque n’est que le dispensateur des biens de son Eglise. Il ne saurait donc en disposer au moment où la mort vient lui en ôter l’administration. Comme le disciple bien-aimé, il exhorte les personnes qui l’entourent à vivre dans une grande charité, et à demeurer toujours unies par les liens de la paix ; enfin il rendit son âme à Dieu au milieu des litanies et des prières qu’on récitait auprès de son lit, et alla, le 26 juin 1178, recevoir la couronne d’immortalité qu’il avait si justement méritée. Il était âgé de 72 ans, dont il avait passé plus de 3o dans le cloître et 15 dans l’épiscopat. Si les saints avaient besoin d’être loués, la consternation qui se manifesta de toutes parts à la mort de cet ange du Seigneur, serait le plus bel éloge qu’on pût faire de ses vertus.

Au premier bruit de ce funeste accident, le clergé, la noblesse et le peuple donnent des signes éclatants de douleur. Des cris aigus et lamentables retentissent du fond des chaumières jusque sur les coteaux et les vallons d’alentour. Le laboureur abandonne son champ, pour aller mêler ses pleurs à ceux de son épouse inconsolable. On se rencontre sans se parler ; on court avec précipitation ; on s’arrête tout à coup ; on n’ose se regarder ; on tâche de croire que l’on a rêvé cette grande perte.

Pendant que la ville de Belley est plongée dans cette douleur profonde, le corps du saint est revêtu de l’habit de chartreux qu’il porta toujours ; et paré de la mitre, de la croix pectorale, de l’anneau, du bâton pastoral, il demeure plusieurs jours exposé aux regards du public; ensuite il est placé dans une tombe préparée à l’entrée du chœur de la cathédrale, sous le crucifix. En ce moment tous les bras enveloppent cette bière où repose l’objet de la tendre vénération des grands de la terre, des riches, des pauvres, des vieillards, des jeunes gens. On se précipite sur ce sacré dépôt ; on y applique des objets de dévotion, des linges que l’on conserve précieusement. Les mères inclinent leurs enfants sur ce bois que l’on craint de voir disparaître, et chacun se retire dans le frémissement et les sanglots qu’excitent les extrêmes calamités.

Pour calmer tant de regrets, Dieu avertit miraculeusement la ville de Belley qu’elle a un protecteur dans le ciel.

Au moment où l’on se dispose à descendre le corps de saint Anthelme dans le monument, l’une des trois lampes placées en face du crucifix comme symbole de l’adorable Trinité, et qu’on n’allumait qu’aux grandes fêtes, brilla spontanément d’une vive clarté. Tous les spectateurs, étonnés, la considéraient avec attention. Au même instant, les deux autres furent aussi allumées miraculeusement, et jetèrent une lumière éblouissante et surnaturelle. Ce fait est attesté par des auteurs contemporains, qui s’accordent tous dans la manière de le raconter.

Le clergé jette des cris d’allégresse et entonne des cantiques d’actions de grâces. Les gémissements et les pleurs sont changés en applaudissements et eu prières publiques. Les habitants des environs, les citoyens de la ville, accourent de toutes parts pour admirer cette merveille. Parmi eux se trouvaient le prince Humbert avec son beau-père, Girard de Vienne, et une nombreuse compagnie de grands seigneurs, le comte qui, en vertu d’un prétendu droit de régale qu’il s’attribuait, s’était emparé des objets laissés par le saint évoque, stupéfait de ce miracle, rentre au palais épiscopal, et fait abandon de tout ce qu’il s’était approprié. Dès-lors, il vécut dans la pratique de la piété la plus sincère, et mourut dix ans après à Chambéry en odeur de sainteté. Il fut enterré à Hautecombe, où le roi Charles-Félix a fait restaurer son mausolée qui avait été détruit par la révolution.

Les habitants de Belley firent placer cette inscription près du tombeau de leur évêque, tant regretté, et de leur protecteur :

Deo optimo, maximo, B. Anthelmo thaumaturgo, libaertatiis ecdesiaslicœ strenuo vindici, Cartusiœ majoris VII priori, totiusque ordinis item VII generati prœposito, sacri imperii principi, civitatis Bellicii XLVI prœsuli, primo dynastœ et tutelari pientissimo, xives bellicenses, illius devotissimi clientuli D. D.
Hactùs illœsum per bella, incendia, pestes, Bellicium hoc, Anthelme,.tibi debere fatetur;
Et ne nulla tibi referatur gratia posthàe,
Urbs tua perpetuos voto tibi sacrat honores,
« Au Dieu très-parfait, très-grand,
Au B. Anthelme le Thaumaturge,

Zélé défenseur des libertés de l’Eglise, 7e prieur et 7e général des chartreux, prince du Saint-Empire, 46e évêque, premier seigneur et protecteur zélé de Belley ; les citoyens de cette ville, ses dévoués clients, lui ont élevé ce monument. »

« Si Belley existe après des guerres, des Incendies et des pestes, il avoue, Anthelme, qu’il le doit à votre protection ; mais afin que la postérité ne perde jamais le souvenir d’un si grand bienfait, votre ville proclame à jamais votre culte par un vœu solennel. »

A cette époque la voix du peuple et le consentement des évêques suffisaient pour canoniser un saint. La cérémonie consistait à orner son tombeau, à l’élever un peu de terre pour mieux exposer les reliques à la vénération des fidèles, comme on fit alors pour le saint évêque de Belley. Les règles établies par le pape Alexandre III sur la canonisation des saints, ne furent régulièrement observées en France que quelque temps après, comme on le verra plus bas dans la Vie de saint Etienne de Châtillon, évêque de Die.

Dès que le corps de saint Anthelme eut été placé avec tant de solennité dans l’église cathédrale de Belley, les fidèles ne cessèrent de venir à son tombeau solliciter des faveurs, et s’en retournaient toujours en publiant quelque miracle obtenu par sa médiation. Nous en rapporterons quelques-uns qui sont assez éclatants pour attester le pouvoir de ce grand saint et pour exciter notre confiance en lui.

Un jeune homme de famille noble avait voué jadis à Anthelme une haine implacable, parce que, de son vivant, il l’avait repris plusieurs fois de ses désordres. Passant un jour devant son sépulcre, il se moqua de la foule des malades qui l’environnaient pour obtenir leur guérison. Il traita leur foi de folie et se retira en riant ; mais à peine était-il sorti, qu’un mal violent le saisit et mit sa vie en péril imminent. Il protesta de son repentir et demanda, à être conduit vers le tombeau du saint évêque pour lui faire amende honorable ; on l’y porta en effet, et aussitôt il fut délivré de son mal. Depuis lors, ce jeune homme mena une vie fort exemplaire, et professa toujours le plus profond respect pour saint Anthelme, de qui il reconnaissait avoir reçu la santé de l’âme et du corps.

Un autre jeune homme, épileptique et tourmenté d’une longue fièvre, fut guéri en buvant du vin qui avait servi à laver le corps du saint. La nouvelle de ce miracle se répandit au loin, et plusieurs personnes, attaquées de diverses maladies, éprouvèrent le même effet.

Saint Anthelme n’oublia point dans le ciel les personnes avec qui il avait été lié sur la terre. Pendant qu’il était à la Grande-Chartreuse, il avait connu un jeune seigneur des environs de Grenoble, recommandable par sa haute piété. Ce gentilhomme partageait depuis longtemps, avec sa femme, la douleur la plus profonde de ce que Dieu ne leur avait point accordé un héritier de leur nom, de leur tendresse et de leur grande fortune. Cette épouse désolée vint offrir à Dieu ses vœux et ses prières auprès du tombeau du saint prélat ; son espérance ne fut pas vaine : elle conçut et mit au monde un enfant qui, fit la joie et la consolation de ses parents.

Pendant sa vie, Anthelme avait soulagé toutes les infortunes ; son pouvoir au ciel ne fut employé qu’à consoler les malheureux.

Revenant de l’étranger où il avait amassé beaucoup d’or et d’objets précieux, un marchand traversait le Rhône pour aller porter ses richesses dans son pays. Son cheval tomba dans le fleuve, et en moins d’un clin d’œil tout fut englouti. Le malheureux est au désespoir de voir périr en un instant le fruit de tant d’années de travaux et de peines. Les témoins de son malheur l’engagent à avoir confiance en saint Anthelme, dont ils lui racontent plusieurs miracles. Animé d’une foi vive, il accourt à Belley, passe la nuit en prières auprès de son tombeau, et, plein de confiance, il se rend le lendemain à l’endroit d’où il s’était retiré si triste la veille. Quelle ne fut pas sa joie en retrouvant sur le rivage ses malles qui n’avaient souffert aucune altération ! Il revint remercier Dieu et porta au loin la renommée du bienheureux évêque.

Dans un village du Dauphiné appelé Fittilleux, alors du diocèse de Belley, un jeune enfant sortit de la maison pendant que sa mère travaillait dans les champs. A son retour, elle le cherche avec les soins mêlés de la plus cruelle inquiétude ; elle l’aperçoit dans le ruisseau qui passe près du village. O mon Dieu! S’écria-t-elle, ô saint Anthelme, rendez-moi mon fils. Aussitôt elle le retire sur la rive ; mais quand elle vit qu’il était inanimé, elle tombe dans le désespoir, elle s’arrache les cheveux, se frappe la poitrine à coups de poing, remplit la vallée de ses tristes gémissements, et veut se donner la mort. Le père, attiré par les cris perçants de son épouse, fait éclater aussi sa douleur. Les voisins accourent ; mais tous les soins qu’ils prodiguent à l’enfant sont inutiles : rien ne peut le rappeler à la vie. Déjà on pensait à l’ensevelir ; la mère s’y oppose en disant : « Je porterai ce cadavre à saint Jean et au bienheureux saint Anthelme, mon protecteur. Je crois que, par leurs mérites, Dieu me rendra ce fils que le démon m’a enlevé à cause de la malice de mes péchés. » Aucune représentation ne peut la détourner de ce pieux dessein. Le père se charge de ce fardeau qui naguère n’en était pas un ; et, suivi de la mère et de ses voisins, il l’apporte devant le tombeau de saint Anthelme. Dieu ne voulut pas qu’une foi si vive restât sans récompense. Plusieurs personnes de Belley les suivirent à l’église. Les lamentations et les prières de ces malheureux parents leur arrachent des larmes que suspend la surprise, et que sèche bientôt la joie ; car à peine le cadavre est-il resté un moment près du tombeau, qu’il commence à se mouvoir, et bientôt après l’enfant pousse des gémissements et se lève au grand étonnement de tous les spectateurs. Alors on l’environne, et l’on s’assure qu’il est entièrement guéri. Un transport de joie, mêlé de crainte et d’admiration, s’empare de tous ceux qui étaient présents. Le père et la mère pleurent de tendresse, et chacun, dans l’émotion la plus profonde, loue Dieu, qui veut bien opérer de si grandes choses par l’intercession de ses saints.

Ces merveilles se renouvelaient très souvent depuis 452 ans que saint Anthelme avait été déposé dans ce tombeau, lorsque Jean de Passelaigue fut nommé au siège de Belley, en remplacement de Jean-Pierre Camus, cet illustre et savant ami de saint François de Sales. Il ne crut pas pouvoir mettre son épiscopat et son diocèse sous la protection d’un saint plus puissant qu’Anthelme.

Cette dévotion d’un si grand évêque envers son saint prédécesseur, transporta de joie le clergé et les fidèles de son diocèse qui, depuis longtemps, désiraient voir le corps du saint tiré de son tombeau, pour être placé dans un lieu plus décent, afin que la vue de ces précieuses dépouilles augmentât le nombre des miracles, en augmentant la confiance et la dévotion des peuples. L’ordre des Chartreux, le chapitre de la cathédrale de Saint-Jean, les syndics de la ville de Belley, adressèrent d’humbles suppliques à l’évêque, contenant les principales circonstances de la vie du saint évêque, et des guérisons qui s’opéraient depuis plus de quatre siècles et demi à son tombeau. Des informations nombreuses furent faites sur l’authenticité de ces miracles, des témoins furent entendus, et leurs dépositions formèrent le plus beau concert de louanges et d’actions de grâces en l’honneur du saint confesseur.

Au nom de l’église qui l’avait déjà placé dans son Martyrologe, Anthelme est déclaré protecteur de la ville et du diocèse de Belley ; et le 26 juin 1630 on procède à la reconnaissance des saintes reliques, en présence de la foule accourue pour contempler ce digne objet de sa tendre vénération. Un cri de joie, suivi du silence d’une admiration toute religieuse, se fit entendre quand, à l’ouverture du sépulcre, une odeur suave se répandit dans toute l’église ; l’étonnement augmenta lorsqu’on vit que Dieu, qui veille à la conservation des ossements de ses saints (Ps. 33, 21), avait préservé le corps de son fidèle serviteur de la corruption du tombeau, et que ses vêtements n’avaient presque pas été endommagés. Ces dépouilles glorieuses, renfermées dans une châsse richement ornée, furent portées avec pompe autour de la ville, au milieu d’une procession, composée de l’évêque en habits pontificaux, du chapitre, des ordres religieux, des notables de Belley et des environs, et d’un nombre prodigieux de fidèles accourus de toutes les provinces voisines pour venir implorer la protection du saint évêque. La confrérie de Saint-Anthelme environnait la chasse. Les auteurs contemporains, témoins de ce triomphe, assurent que la foule ne détournait ses yeux de l’objet de sa vénération que pour contempler cette société modeste et pieuse, formée en ce grand jour en l’honneur de saint Anthelme, dont elle a imité longtemps les vertus. Lorsque la châsse, portée par quatre chanoines, fut arrivée à la chapelle préparée pour la recevoir, Mgr. de Passelaigue la posa sur un autel de marbre qu’on avait préparé pour le recevoir. Alors on remplaça la première inscription par celle-ci, qu’on lit encore sur une pierre à l’entrée du chœur :

Hic requievit corpus S. Anthelmi (quondam hujus ecclesiœ prœsulis), ab anno 1178, usquè ad ann. 1630, quo levatum et in capellam proximam ips. nomini dicatam per R. D. Joan. De Passelaigue, episcopum bellicen. solemniter translatum est.

« Le corps de saint Anthelme, autrefois évêque de cette église, a reposé ici depuis 1178 jusqu’en 1630, époque à laquelle il a été relevé et transporté solennellement dans la chapelle voisine, consacrée à sa mémoire par R. D. Jean de Passelaigue, évêque de Belley. »

Ce qu’il y eut de plus admirable en ce jour solennel ; ce furent les miracles qui s’opérèrent, et qui, tout en prouvant les mérites du saint, honorèrent tant cette cérémonie : des boiteux furent redressés, des aveugles recouvrèrent la vue, et un grand nombre d’autres malades guéris de différentes infirmités, couraient çà et là ivres de joie, en publiant les louanges de Dieu et la puissance du grand thaumaturge.

Depuis cette époque, la dévotion au saint évêque de Belley s’étendit au loin. Dieu, jaloux de la gloire de ses élus, rendit encore ses dépouilles plus fécondes en prodiges qu’elles ne l’avaient été pendant les quatre siècles et demi qu’elles attirèrent la foule à son tombeau. Sa chapelle fut plus fréquentée, et les miracles s’y multiplièrent à tel point après cette translation qu’un volume ne suffirait pas pour les faire connaître tous avec les détails édifiants que des écrivains dignes de foi et la tradition nous ont conservés.

La ville de Belley, qui possède le dépôt sacré du corps de son puissant protecteur, et qui venait de lui rendre des honneurs si religieux, dut éprouver la première l’effet de sa puissance tutélaire.

A cette époque, le plus terrible fléau de Dieu, la peste, dépeuplait les provinces voisines. Belley s’en voyait menacé de près : déjà elle avait commencé ses ravages dans les faubourgs. Dans ce pressant danger, on expose la châsse de saint Anthelme ; on s’en couvre comme d’un bouclier puissant pour se mettre à l’abri des coups de la colère de Dieu. Elle est entourée par les pieux habitants de cette ville ; et non-seulement ils sont préservés de ce malheur redoutable, mais encore les militaires de Belley qui étaient dans l’armée royale stationnée alors à Saint-Maurice et devant Montmélian, fuyant ces lieux qui n’étaient plus que d’horribles tombeaux, ne communiquèrent point ce mal contagieux en rentrant dans leurs foyers; mais tous au contraire en furent guéris en allant visiter la chapelle de saint Anthelme, et déposer leurs vœux aux pieds de ses reliques.

L’enfant de damoiselle Barbe de Saint-Priez, femme de noble Georges Ferra de Courtine, conseillé du roi, atteint de la peste, fut couvert d’abcès, qui en faisaient un objet d’horreur. La mère, malgré l’avis des médecins, ne voulut pas l’abandonner, et il mourut entre ses bras. Elle avait une grande dévotion à saint Anthelme, de qui elle avait déjà reçu plusieurs faveurs signalées ; se confiant donc aux mérites du saint thaumaturge, elle porta son enfant sur sa chasse, où il fut rendu à la vie et à la santé, ce qui excita l'admiration religieuse des témoins.

Le Sauveur assure dans son Evangile (Marc, 16, 17), que les fidèles qui auront la foi chasseront les démons en son nom ; et Dieu a souvent communiqué cette puissance aux reliques des grands saints, ainsi que nous l’apprend l’Histoire ecclésiastique, et que nous le voyons dans celle de saint Anthelme. ,

Claudine Mornieu, du village de Genevray, atteinte de convulsions étranges, poussait des gémissements, des cris effrayants, et épouvantait tout le monde par ses contorsions. Les angoisses qu’elle éprouvait à la vue d’un objet sacré, firent soupçonner qu’elle était possédée du démon. Mgr. de Passetaigue, qui était en visite pastorale dans ce village, et à qui elle fut amenée, invita les parents à la conduire à la chasse de saint Anthelme. Le 24 juin 1631, elle assista à la sainte messe dans sa chapelle ; elle y éprouva de terribles convulsions, puis s’endormit : à son réveil elle se trouva délivrée. Elle fut si reconnaissante de ce bienfait, qu’elle demeura neuf jours à Belley dans le jeûne, la prière et les actions de grâces. Quelques jours après, la fille de Georges Faguet, de Bresse, obtint la même faveur.

Saint Grégoire, parlant des miracles obtenus par l’intercession de saint Cyprien, martyr, disait que la poussière de son tombeau était toute puissante. C’est une chose bien avérée que la terre que l’on recueillit à celui de saint Anthelme le jour de sa translation, opéra des guérisons miraculeuses sur des frénétiques possédés du démon.

La mort est aussi naturelle que la vie; mais elle a des, suites tellement irréparables et tellement à craindre, que nous employons tous les remèdes que la nature peut fournir pour conserver notre existence et celle de nos amis; et lorsque les moyens naturels manquent, nous recourons aux moyens surnaturels, qui souvent nous sont phis favorables, surtout lorsque Dieu veut nous obliger par ses grâces à reconnaître sa bonté et sa puissance, comme il arriva le 4 novembre 1629 à Antoine Dufrene, du Pont-de-Beauvoisin. Il éprouva des douleurs si aiguës pendant trois semaines, qu’il en perdit la vue, et tomba dans des convulsions qui le firent passer pour mort. Sa femme, au désespoir, eut recours à saint Anthelme. Aussitôt le malade commença à respirer, ouvrit les yeux, et sa guérison fut si prompte que, quelques jours après, il put venir à Bellay rendre ses actions de grâces.

Le crédit de ce grand saint ne parut pas avec moins d’éclat dans la guérison de Martin Rétioz, de Thouy, paroisse d’Arbigneux. Frappé d’une apoplexie qui le ravit subitement à sa famille désolée, Benoît Angelier, son beau-fils, le redemanda à saint Anthelme par ses cris et par ses prières qui furent exaucées sur le champ.

Le miracle suivant ne contribua pas peu à rendre célèbre le pouvoir de notre thaumaturge.

Humberte, fille d’honorable Grivet, du Bourget en Savoie, fut ravie à sa famille à l’âge de 19 ans ; on préparait ses funérailles, lorsque son père fut inspiré de la vouer à saint Anthelme ; ce qu’ayant fait, elle commença à reprendre ses esprits. Le deuil de cette maison fut changé en joie, et Humberte vint elle-même le surlendemain rendre ses actions de grâces à son libérateur, auquel elle eut toujours une grande confiance, et dont elle obtint dans la suite des faveurs signalées.

Le prophète Isaïe dit que la puissance de faire marcher les infirmes, sera la marque à laquelle on reconnaîtra le Sauveur du monde. Ce divin Sauveur fait quelquefois partager cette puissance à ses fidèles serviteurs, quand il le juge nécessaire pour sa gloire et pour le salut de ceux qui, dans de semblables afflictions, recourent à leur intercession. Nous allons voir que le ciel prit plaisir à glorifier notre saint par une quantité de miracles, comme en faisaient foi des ex voto de tout genre que les malades et les boiteux, après leur guérison, suspendaient dans sa chapelle , pour rendre témoignage à sa puissance, et qu’on y voyait encore à l’époque où l’impiété renversa son autel et celui du vrai Dieu.

Sans parler de la fille de Pierre Norballier, de Champagne en Valromey, perdue de tous ses membres dès sa naissance, et qui fut entièrement guérie à l’instant où sa mère la voua à saint Anthelme, hâtons-nous de raconter la guérison du curé d’Aranc, près de Saint-Rambert, qui mit toute la ville de Belley dans l’admiration. Cet homme vénérable avait une jambe enflée et ulcérée, qui lui faisait souffrir les douleurs les plus aiguës. Il avait renoncé à de longs et inutiles traitements, pour venir faire toucher sa plaie à la châsse du saint. Sa foi fut récompensée ; sur le champ il se leva en criant : Saint Anthelme m’a guéri. Et dans l’excès de sa joie et de sa reconnaissance, il se mit en marche de suite, à pied, pour retourner auprès de son peuple, dans l’impatience de faire connaître à tout le monde la merveille qu’il avait plu à Dieu d’opérer en sa faveur par l’entremise de son saint confesseur.

La guérison de Claude Renaud, de Saint Symphorien en Dauphiné, ne fut pas moins merveilleuse. Depuis longtemps il était travaillé d’une sciatique à la cuisse gauche ; la douleur était si violente qu’elle le portait au désespoir. Il poussait des cris et déchirait ses vêtements. Ses amis lui dirent d’avoir confiance en Dieu et de s’adresser à saint Anthelme pour obtenir sa guérison. Il fit vœu de se faire porter à Belley, visita ses reliques, entendit la messe dans sa chapelle, où la santé la plus complète lui fut subitement rendue. Tout le bourg de Saint-Symphorien, qui l’avait vu depuis si longtemps languir au milieu de ses douleurs, fut saisi d’étonnement en l’apercevant revenir à pied, attestant par sa démarche ferme et assurée qu’il était parfaitement guéri.

Il y eut des circonstances encore plus surprenantes dans la guérison de Benoîte, fille d’Etienne Mouton, commissaire du village de Bregnier, diocèse de Belley, âgée de 18 ans, perdue de tous ses membres depuis 12 ans. Le père et la mère qui aimaient tendrement cette fille à cause de son bon caractère et de sa douceur, n’avaient rien négligé pour la soulager. Les longs traitements n’avaient servi qu’à les convaincre que le mal était sans remède. Les guérisons merveilleuses qui s’opéraient tous les jours à la chapelle du saint évêque réveillèrent leur foi. Ils apportèrent leur enfant à Belley. La jeune fille y passa neuf jours dans les prières ; elle communia plusieurs fois. Dès le premier jour elle put se mettre à genoux ; le lendemain elle marcha ; enfin tous ses maux finirent avec la neuvaine.

Une petite fille, âgée de 4 ans, sourde-muette de naissance, perdue de tous ses membres, du village de Lapalu en Dauphiné, fut vouée à saint Anthelme, et recouvra l’usage de ses membres. Sa mère Geoffraye Quinet, s’empressa de venir accomplir son vœu, et amena avec elle quatre témoins pour attester le fait. La petite fille, qui était restée sourde-muette, se mit à parler en touchant la châsse du saint, et toute sa vie elle ne fit servir sa langue qu’à remercier Dieu et à publier les louanges de son puissant bienfaiteur.

On eût dit qu’il s’exhalait du corps du serviteur de Dieu une vertu salutaire, à laquelle cédaient les maux les plus opiniâtres et les plus violents.

Dieu, dit le grand Apôtre (Ire aux Corinth., 12), divise ses grâces ; il en accorde une à celui-ci, une autre à celui-là ; mais il les départ avec plus d’abondance aux saints d’un mérite plus éminent. C’est ainsi que nous voyons dans l’Ecriture que la seule ombre de saint Pierre guérissait les malades. Saint Anthelme eut le don de guérir de diverses maladies, et plusieurs aveugles ont obtenu, par son intercession, le bienfait de la vue.

Le jour de la translation de ses reliques, un pauvre affligé de cécité fut guéri subitement, auprès de la châsse, et sa joie fut si grande qu’il se mit à louer Dieu à haute voix, au milieu de la foule qu’il s'efforçait de fendre pour se retirer.

Quelques années après, Claudine Montey, de Belley, et Pierrette Barbet, de l’Abergement en Valromey, reçurent une semblable faveur, après une neuvaine faite à la chapelle du saint. Ces trois guérisons furent également soudaines et constantes, et le très grand nombre de personnes, qui les ont attestées, sont d’un caractère à ne laisser aucun doute sur la vérité de leur témoignage.

Nous ne parlerons point au long ici des enfants mort-nés que, de tout temps, on apporta à la chapelle de saint Anthelme, dont la plupart ont reçu par ses mérites la vie corporelle et le bienfait plus précieux encore de la vie spirituelle, par le moyen du baptême. Nous ne parlerons pas non plus des guérisons nombreuses obtenues par des malheureux tourmentés par de fièvres opiniâtres, qui accouraient ici, du Bugey, de la Bresse, du Dauphiné et d’autres provinces environnantes. Le récit de ces merveilles dépasserait trop les bornes que nous nous sommes prescrites ; ceux de nos lecteurs qui voudraient de plus amples détails soit sur les faits, soit sur les preuves, pourront consulter avec fruit la plupart des ouvrages cités en tête de cette Vie, mais surtout l’immense et précieuse collection des Bollandistes.

Quant aux miracles opérés par la puissance du saint titulaire de Belley à des époques plus rapprochées de nous, il nous serait impossible d’en offrir une relation exacte : nous savons seulement par la tradition qu’ils étaient nombreux ; mais malheureusement les procès-verbaux qui les constataient n’avaient point été imprimés ; ils étaient soigneusement conservés dans les archives de la cathédrale de Belley, d’où ils furent enlevés en 1793 pour être livrés aux flammes, qui détruisirent bien d’autres monuments dignes d’éternels regrets.

Lorsqu’on lit dans la Vie des Saints la multitude infinie de miracles qu’ils opéraient pendant leur vie, ou qui se faisaient sur leur tombeau et par leur intercession, on demande pourquoi il ne s’en fait plus ou du moins pourquoi ces dons célestes sont devenus si rares.

Nous répondons que ce serait une assertion fausse de dire qu’il ne se fait plus de miracles. Il s’en est fait dans tous les siècles et dans tous les pays, et il s’en fait encore qui manifestent la sainteté des serviteurs de Dieu, et servent de base à la canonisation des saints qui n’est jamais prononcée que d’après l’examen de deux ou trois miracles obtenus par leur intercession, et constatés de manière à ne laisser aucun doute aux esprits les plus pointilleux. Dieu fait aussi quelquefois des miracles pour dissiper l’aveuglement des hérétiques, des impies et des libertins, et pour récompenser la foi des justes. C’est même particulièrement les âmes simples et animées d’une confiance toute religieuse que Dieu exauce le plus souvent et pour lesquelles il change le cours ordinaire de sa providence. On pourrait écrire plusieurs volumes si on voulait raconter une foule d’événements singuliers et miraculeux arrivés pendant la révolution, qui ont soutenu le courage et la ferveur des catholiques. Les impies en ont été surpris et effrayés quelques moments ; mais bientôt la dissipation, le respect humain et une espèce de rage antireligieuse leur fermaient les yeux et les empêchaient de suivre les lumières du simple bon sens. Encore aujourd’hui, quelques mots vagues suffisent pour détourner l’attention des esprits les plus graves et leur faire regarder comme naturelles des guérisons subites et inattendues qui déconcertent les médecins les plus expérimentés.

C’est en partie à cette disposition vers l’incrédulité qu’il faut attribuer la diminution des miracles. Dieu ne voulant pas accorder ses grâces extraordinaires à ceux qui s’en rendent si positivement indignes, et qui, par leur mauvaise disposition, le mettraient dans une espèce de nécessité de les multiplier à proportion de leur endurcissement, ce qui est absurde.

On peut encore assigner comme cause de la diminution des miracles, la propagation des lumières, en ce sens que la Providence diversifie les moyens de nous faire arriver à la connaissance de la vérité, selon les temps, les lieux et les personnes. Dans les premiers siècles de l’Eglise, il fallait la multiplicité des miracles, dit saint Augustin, afin que le monde crût et qu’il se fit dans les idées une révolution générale, qui s’est opérée en effet. Dans les siècles moins éclairés, et parmi le peuple, les miracles sont plus fréquents, parce que c’est le moyen le plus court et le plus à leur portée pour établir et nourrir la foi et l’attachement à la religion. Parmi les hommes éclairés, le raisonnement, les traditions, les monuments de toute espèce, suffisent à ceux qui sont de bonne foi, pour leur démontrer la vérité de la religion. Aussi voyons-nous dans tous les siècles, et notamment dans le 17e et le 18e, les hommes les plus savants et les plus éclairés profondément convaincus de la divinité du christianisme ; on peut citer Bacon, Newton, Leibnitz, Descartes, Pascal, Grotius, etc., sans parler de Bossuet, de Fénelon, de Daguesseau et autres. Il a fallu les aberrations d’idées qui ont eu lieu depuis 60 ans environ pour affaiblir la foi, accréditer le matérialisme, l’athéisme et tous les désordres qui en sont la suite naturelle. Le retour à des idées plus sages et plus calmes nous ramènera peu à peu à la foi, et cette révolution est peut-être plus prochaine qu’on ne pense.

Ce n’est qu’à la multitude des miracles opérés par l’intercession de saint Anthelme qu’on peut attribuer ce que racontent encore aujourd’hui les habitants de Belley, de l’affluence si considérable des étrangers dans leur ville, les jours qui précédaient la fête du saint évêque. Les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants, accouraient alors auprès de la châsse de saint Anthelme en si grand nombre, que les hôtels et les maisons particulières ne pouvaient loger cette foule de personnes pieuses qui passaient la nuit dans les rues et sous les arbres, occupées à prier et à chanter des cantiques. C’est encore à la tradition constante de ces miracles, qui s’est conservée dans la ville de Belley, qu’il faut attribuer l’enthousiasme que produisait dans tous les habitants le retour de la fête de leur saint protecteur ; sentiment qui les accompagnait partout et leur faisait regarder ce jour comme un jour de bonheur qu’ils ne manquaient pas de célébrer, même quand ils étaient loin de leurs foyers, même quand ils paraissaient peu empressés à remplir les devoirs les plus essentiels de la religion ; mais c’est surtout dans la ville épiscopale qu’on en trouvait la preuve ; peu de solennités portaient un caractère plus frappant de piété, de cordialité et de patriotisme.

Dès la veille, les confrères de Saint-Anthelme venaient en très-grand nombre dans sa chapelle, le cierge à la main, en chantant avec dévotion l’hymne des confesseurs et le cantique de la reconnaissance. La cérémonie était terminée par la vénération des reliques. Le lendemain la messe était chantée en musique, et de nombreux fidèles, à l’exemple des pieux confrères, se présentaient à la table sainte. Le soir de ce beau jour et la veille, les rues étaient éclairées par des illuminations que les habitants de Belley renouvellent encore tous les ans, avec un appareil que soutient une émulation toute religieuse. L’oubli et le pardon des injures, la franche gaîté, unissaient tous les cœurs. L’habitant des campagnes saluait du nom de cousin les personnes qu’il avait coutume de n’aborder qu’avec les marques du plus profond respect; son salut était approuvé par le sourire de l’affabilité : en un mot, c’était une fête de famine.

Tous les évêques de Belley successivement prirent la part la plus vive à cette solennité, et semblèrent se transmettre un zèle ardent pour alimenter le culte de leur saint prédécesseur. Mgr. Gabriel Cortois de Quincey, l’un des plus dignes successeurs de tant d’illustres pontifes, désira aussi donner des marques de la tendre dévotion qu’il professa toujours envers saint Anthelme. Il fut zélateur de son culte et le fidèle imitateur de ce grand modèle pendant les quarante ans qu’il siégea sur le trône pontifical de Belley. Ce vénérable prélat reconnaissait lui devoir la vie. C’est pour remplir le vœu qu’il lui avait fait étant sur le point de périr en traversant la rivière d’Ain, qu’il répara sa chapelle en 1759, et la décora de tableaux dont le mérite et la valeur ne purent cependant les préserver de la fureur des iconoclastes du 18e siècle. Il fit construire un autel en marbre blanc, revêtit le corps saint d’un suaire magnifique et d’un ornement brodé en or. Depuis ce moment, le concours des fidèles continua avec une nouvelle affluence.

Tel était le culte fameux que l’on rendait à ce saint évêque, lorsqu’une épouvantable révolution, préparée depuis longtemps par une funeste philosophie, vint engloutir le trône et l’autel, et couvrir la France de ruines. Le pouvoir était tombé entre les mains de petits tyrans, aussi cruels que les Domitien et les Néron, qui signalaient leur autorité par des proscriptions sans nombre exercées contre le clergé, la noblesse et les riches, dont ils se partageaient les dépouilles. L’instrument fatal de la mort allait chercher jusque sur le seuil de leur maison les malheureuses victimes qu’y retenait l’imprudence, disons mieux, un dévouement héroïque et religieux à leurs concitoyens et à leurs familles désolées. Si cette province n’a pas eu à rougir de ces scènes sanglantes, ses églises renversées, ses clochers abattus, rappelleront longtemps les excès commandés par un homme dont le nom réveillera à jamais le mépris et l’horreur.

A cette époque fatale, les fidèles n’osaient plus venir que furtivement et dans l’obscurité arroser de leurs larmes les marches du sanctuaire où, pendant plus de six siècles, saint Anthelme avait agréé le culte de la vénération, et recueilli les vœux que lui adressait la confiance ; mais ses saintes dépouilles ne devaient pas rester dans un temple duquel Dieu lui-même avait été proscrit.

Le 6 décembre 1793, des mains sacrilèges, après avoir profané cet asile sacré, enlevèrent de dessus l’autel la chasse qui renfermait le corps du saint, et se disposaient à la porter sur la place publique pour la livrer aux flammes.

La nouvelle du déplacement de la châsse qui contenait le corps saint, mit la ville de Belley dans un état de stupeur et d’alarmes. Les uns accourent, poussés par la rage de l’impiété ; les autres attirés par la curiosité et par le désir de contempler le corps du saint prélat. Ces derniers réussissent à soustraire furtivement divers lambeaux des linges qui l’enveloppent, et quelques ossements qu’ils conservent avec vénération. Ce fut pendant ces entrefaites qu’un individu que la charité dont saint Anthelme nous a donné l’exemple nous défend de nommer, sépara la tête du saint pour la montrer avec dérision, puis la brisa sur le pavé en proférant ces paroles, qui firent frissonner tous les assistants : Si tu es saint, fais-le voir ? Peu de jours après cette imprécation, des tumeurs affreuses lui survinrent autour du cou et pendaient en forme de fraise de huit à neuf pouces de long. Il conserva cette infirmité dégoûtante jusqu’à la fin de sa vie, qui dura encore vingt-trois ans. Toute la ville crut apercevoir dans cet événement un châtiment du ciel, où la miséricorde s’unit à la justice, puisque l’individu, touché d’un sincère repentir, revint à des sentiments chrétiens, donna des preuves de la plus touchante dévotion à saint Anthelme, et mourut dans des dispositions qui font espérer qu’il aura trouvé grâce au tribunal de la justice du Dieu, vengeur de ses saints.

Telles furent les horreurs de cette journée désastreuse. Mais que peuvent les desseins des méchants contre la puissance du Seigneur ? A la vérité, l’arche protectrice fut enlevée ; et ces Philistins nouveaux, plus impies que les premiers, la dépouillèrent de ses ornements, et se jetèrent avec avidité sur les richesses dont la piété des fidèles l’avait entourée ; mais le dépôt sacré qu’elle renfermait, protégé par des sentinelles envoyées, un moment après, pour arrêter les profanations que nous venons de déplorer, échappa à leur sacrilège fureur. Des chrétiens dévoués réunirent les ossements épars et conservèrent à la ville de Belley la relique vénérée de son saint évêque, en la cachant dans la sacristie sous le parquet, près du grand pilier qui soutient la voûte.

La fureur de l’impiété qui, à cette époque malheureuse, voulut détruire tout rapport entre le ciel et la terre, ne put suspendre les faveurs que Dieu accordait depuis si longtemps à l’intercession de notre saint. Sa protection ne semblait s’éloigner qu’à regret du sanctuaire, témoin des prodiges qu’elle y opérait depuis longtemps, et toujours il y eut des exemples de ces grâces signalées, qui sont la récompense de la piété des vrais fidèles.

Dès que la paix fut rendue à l’Eglise de France, par le concordat conclu le 15 juillet 1801, entre le pape Pie VII et le consul, l’église de Belley fut de nouveau consacrée au culte catholique. Les fidèles y accoururent en foule pour rendre grâces à Dieu qui, après tant d’orages, ramenait enfin le calme. Leur piété cependant n’était pas satisfaite ; et à peine osait-on se livrer à la joie qu’inspirait un événement si heureux. L’absence des dépouilles du saint tutélaire de ces contrées, semblait faire craindre que Dieu n’eût encore des vengeances à exercer.

Cependant le diocèse de Belley, d’après des arrangements pris entre le souverain pontife et le chef de la nation française, fut réuni en 1802 à celui de Lyon. Alors M. Tenand, ancien curé de Belley, fut rendu aux vœux de son peuple chéri, dont il avait été séparé pendant la tourmente révolutionnaire. Son premier soin fut de découvrir le corps du saint évêque ; le religieux empressement des fidèles ne tarda pas à lui faire connaître le lieu qui recelait ce précieux dépôt. Il désirait vivement tirer le corps saint de l’état d’abjection dans lequel il gisait, et lui rendre publiquement l’honneur qui lui était dû, en le replaçant avec pompe sur l’autel d’où il avait été arraché, et où les habitants de cette province étaient impatients de le voir exposé. La mort qui vint, le 27 juillet 1806, ravir ce pasteur vénérable à l’affection de son troupeau, l’empêcha d’exécuter ce pieux dessein.

Son successeur exprima le même vœu au nom de la ville de Belley ; et par leurs lettres du 7 juillet 1806, MM. Courbon et Renaud, vicaires-généraux de Lyon, commirent M. Juillet, curé, M. Berlioz, desservant de la succursale de Chazey-Bons, et M. Jordan, desservant de celle de Rossillon, pour procéder à l’information sur le sort des reliques de saint Anthelme, à l’époque de la révolution. Pendant deux jours, on entendit les dépositions des personnes qui avaient vu porter le corps du saint à la sacristie, qui l’y avaient caché, et qui déclarèrent y avoir joint, en l’inhumant, la tête d’une statue en pierre de la sainte Vierge, laquelle s’y trouva effectivement. Les yeux des assistants cherchaient avec avidité à se repaître de la vue de ces saintes dépouilles. On les plaça sur une table préparée à cet effet ; la satisfaction éclatait sur tous les visages : par un mouvement général et subit, on se prosterna en terre pour rendre grâces à Dieu, et vénérer les précieux restes de son serviteur. Un conseil de médecins et de chirurgiens fut convoqué pour vérifier les ossements. Ils reconnurent qu’ils appartenaient tous au même sujet, quoique quelques-uns eussent été brisés le jour où le corps de saint Anthelme demeura exposé aux injures des impies, et fut enfoui à la hâte dans la sacristie. Cette information solennelle établit d’une manière incontestable l’identité de ces ossements.

Le 2 août de la même année, ces mêmes dépositions furent ratifiées en présence d’un nombreux clergé et de tous les notables de la ville de Belley. Mgr. de Balore, évêque démissionnaire de Nîmes, et Mgr. de Pressigny, son frère, ancien évêque de Saint-Malo, depuis ambassadeur à Rome, archevêque de Besançon, pair de France, tous deux neveux de Mgr. Cortois de Quincey, anciens chanoines de Belley, et confrères de Saint-Anthelme, présidèrent à cette cérémonie. Ensuite, ces précieux restes furent renfermés et scellés dans un coffret en bois, que l’on déposa dans la chapelle du saint.

Mgr. le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, assisté de M. Courbon, son vicaire-général, étant venu faire sa visite pastorale à Belley le 8 juin 1813, M. Guillaumot, successeur de M. Juillet, pasteur selon le cœur de Dieu, supplia Son Eminence de faire la vérification de la châsse»

Après la célébration des saints mystères et l’administration du sacrement de confirmation, l’archevêque se fit représenter les procès-verbaux des enquêtes dont nous venons de parler, fit paraître de nouveaux témoins; et après s’être bien assuré de l’authenticité de ces reliques, il les remit dans la châsse, qu’il scella de ses armes. Elle fut reportée en procession dans la chapelle dite de Saint-Anthelme, et enfermée dans une armoire à gauche de l’autel, au-dessous de la fenêtre qui communique à la nef collatérale. Pendant la cérémonie, qui avait attiré un nombre infini de spectateurs, le son des cloches annonçait au loin le triomphe des habitants de Belley, qui voyaient reparaître au grand jour le gage de la protection du ciel sur eux et sur leurs enfants. L’archevêque garda un os du saint confesseur, dont il enrichit le trésor de la primatiale de Lyon. Il promit toutefois de le rendre à l’église de Belley si, par quelque malheur, elle venait à perdre le corps de son glorieux patron. Il avait annoncé son projet de convoquer un synode à Belley, auquel seraient invités les évêques voisins et tous les prêtres de son vaste diocèse ; d’y proclamer de nouveau la mémoire de saint Anthelme, et de terminer cette imposante cérémonie par une procession pompeuse dans tous les quartiers de la ville, après laquelle les reliques seraient solennellement replacées sur l’autel. Tout le monde connaît les circonstances qui s’y sont opposées. Mais depuis cette époque, le culte du saint évêque a repris une partie de son antique splendeur. Sa fête, célébrée le 26 juin, attire encore à Belley la foule des fidèles ; et tous les jours nous entendons des personnes pieuses et ferventes, publier des grâces obtenues par son intercession. Mais la faveur la plus signalée que les habitants de notre province croient devoir à leur saint patron, est le rétablissement même de l’évêché. Car ce fut en mémoire de saint Anthelme que Mgr. de Pressigny, ambassadeur à Rome, en posant les bases du concordat de 1817, fit tous ses efforts pour obtenir que cet antique diocèse reprît son rang parmi ceux de France. Nous sommes trop accoutumés aux bienfaits de saint Anthelme, pour le croire étranger à ce concours d’événements. Sa puissance tutélaire ne s’en est pas tenue là, puisqu’il a suscité un autre lui-même dans son 44e successeur, pour renouer cette longue chaîne de saints pontifes qui ont illustré le siège épiscopal de Belley.

Dès son arrivée dans cette ville (1823), Mgr. Devie se hâta de placer son diocèse sous la protection de saint Anthelme, et mit en œuvre toutes les ressources de son zèle pour rendre à son culte l’éclat dont le malheur des temps l’avait dépouillé. Le 25 juin 1824, il vérifia la relique en présence d’un grand nombre de témoins, parmi lesquels se trouvait M. Rey, vicaire-général de Chambéry, aujourd’hui évêque d’Annecy, auquel il donna une côte du saint pour la paroisse de Chignin en Savoie. Enfin, inspiré par sa dévotion particulière, et déterminé par le religieux empressement du clergé et du peuple, le vénérable évêque de Belley résolut, en 1829, d’exécuter le projet d’une translation solennelle, que les événements de 1814 avaient fait malheureusement ajourner, et de replacer avec pompe les saintes reliques sur l’autel d’où l’impiété les avait arrachées en 1793. L’antique confrérie de Saint-Anthelme était presqu’entièrement désorganisée ; par un abus qui avait passé en coutume, les jeunes gens de la classe noble ou bourgeoise, non engagés dans les liens du mariage, étaient seuls inscrits de droit dans le catalogue, et les pauvres, que notre saint avait tant aimés, n’étaient point admis au nombre des enfants de Saint-Anthelme. Mgr. Devie, comprenant tout ce que cette distinction avait de contraire aux principes de l’Eglise, qui ne voit dans son sein que les membres d’une vaste famille qu’elle chérit d’un amour égal, rétablit cette confrérie sur une base plus large, et voulut que les rangs en fussent ouverts à tous les fidèles de Belley, même aux jeunes adultes qui, dès lors, y furent reçus comme aspirants. Le règlement qu’il donna à cette pieuse association est un monument de la sagesse et de la charité du digne successeur de saint Anthelme. Le souverain pontife, Léon XII, approuva ces dispositions. Par un bref, en date du 21 janvier 1829, Sa Sainteté daigna accorder, à perpétuité, aux confrères de Saint-Anthelme, i° une indulgence plénière le jour de leur entrée dans la confrérie ; 20 une indulgence plénière quand ils communieront avec les conditions requises le jour indiqué par l’évêque ; 3° une indulgence plénière à l’article de la mort. Par un bref de la même date, le pape accorda encore, à perpétuité, 1° une indulgence plénière aux personnes qui, le jour de la fête de saint Anthelme ou dans l’octave, communieront et visiteront sa chapelle ; 20 une indulgence plénière à ceux qui suivront l’exercice de la neuvaine préparatoire ; 3° enfin une indulgence de quarante jours aux fidèles, chaque fois qu’ils iront prier un moment devant la relique.

Encouragé par les dispositions si bienveillantes du chef de l’Eglise, Mgr. Devie fit réparer à grands frais la chapelle de Saint-Anthelme, et commanda un riche reliquaire à un orfèvre de la capitale. Le prélat fit connaître ses intentions dans tout le diocèse par un mandement plein d’éloquence et de piété. Les évêques voisins furent invités à la cérémonie, et enfin les exercices d’une neuvaine disposèrent, huit jours d’avance, les habitants de Belley à célébrer saintement cette fête.

Par suite d’un malentendu avec l’ouvrier, le reliquaire arrivé de Paris se trouva trop petit ; l’embarras fut grand. Cependant la cérémonie ne pouvait être indéfiniment renvoyée. Dans cette pressante circonstance, on eut recours aux religieuses de la Visitation d’Annecy, qui voulurent bien prêter celui qui avait contenu jadis les restes mortels de sainte Chantal. Le corps de saint Anthelme, solennellement reconnu, puis habillé en chartreux, fut placé dans cette châsse en présence de MM. les chanoines, des médecins, et d’un grand nombre de notables de la ville. La cérémonie de la translation avait été fixée au 26 juin 1829 ; mais des considérations puissantes la firent différer jusqu’au mardi 30. Après une semaine de pluies continuelles, le jour tant désiré parut serein et brillant comme la vertu dont il devait éclairer le triomphe. Dès la veille, Mgr. l’évêque d’Annecy, avec quelques chanoines de sa cathédrale, et Mgr. l’archevêque de Chambéry, accompagné de tout son chapitre, s’étaient rendus à Belley. Quatre cents prêtres et plus de dix mille personnes étaient accourus de toutes les provinces voisines et des diocèses les plus éloignés, pour assister à cette brillante translation.

La grand’messe fut célébrée par Mgr. l’archevêque de Chambéry ; cet honneur lui était dû à plus d’un titre, mais surtout à celui d’être l’évêque du lieu qui avait vu naître saint Anthelme. Une nombreuse musique, des voix mélodieuses formaient un concert ravissant, et semblaient porter jusqu’au ciel les sentiments de piété qui animaient tous les cœurs. Toute la matinée fut employée par les prêtres de la paroisse à administrer la sainte communion aux fidèles. Vers onze heures le cortège qui devait accompagner par la ville les restes du saint évêque, se mit en mouvement. La marche était ouverte par un détachement de gendarmerie. Venaient ensuite, 1° les enfants des écoles chrétiennes, présidés par les frères ; 2° les demoiselles de Belley et des paroisses voisines, habillées en blanc ; 3° les sœurs de Saint-Joseph et autres religieuses, avec leurs écoles; 4° les dames habillées en noir ; 5° les élèves du petit séminaire, avec leurs professeurs ; 6° la croix du chapitre et du clergé, sous laquelle marchaient plus de quatre cents prêtres ; après eux étaient les chapitres de Belley et de Chambéry; 7° la châsse, réfléchissant avec éclat les rayons du soleil, était portée par huit chanoines en habit de chœur, au milieu des trois évêques de Belley, de Chambéry et d’Annecy, dont la présence ajoutait tant à ce triomphe ; 8° les confrères de Saint-Anthelme, au nombre de plus de cent, avec un cierge à la main, formaient deux lignes à côté de la châsse. C’était la place qui leur convenait, puisqu’elle les rapprochait de leur saint patron; en 1630, lorsque Mgr. de Passelaigue fit la première translation du corps du saint évêque, les confrères furent ainsi placés autour de la châsse pour former une escorte d’honneur ; 90 marchaient immédiatement après le clergé, les autorités civiles et judiciaires revêtues de leurs insignes. Elles étaient suivies par un nombre infini de fidèles de toutes les conditions et de tous les âges ; 10° la compagnie des pompiers de la ville de Belley et la garnison du fort de Pierre-Châtel formaient deux haies sur toute la longueur de la procession, que fermait un piquet de gendarmerie. Le cortège ainsi composé parcourut les principales rues de la ville, tendues et décorées de guirlandes en fleurs artistement rangées. Le bruit de la mousqueterie, le chant des cantiques, entrecoupé par des concerts d’une musique harmonieuse, mettait le comble à l’appareil de cette marche triomphale.

A la vue du monument qui renfermait les restes du saint évêque, une religieuse émotion se peignait sur tous les visages, et le plus profond silence régnait parmi la foule. Tous se prosternaient à son passage en élevant vers le saint protecteur de la ville de Belley des mains suppliantes et des regards pleins d’espérance.

A midi et demi, le cortège rentra à la cathédrale, et les saintes reliques furent déposées sur l’autel de la chapelle consacrée à saint Anthelme. Après les vêpres, le panégyrique du saint fut prononcé par M. de Ferroul-Montgaillard, vicaire-général de Saint-Claude. Depuis le matin une foule immense se pressait et se succédait dans la cathédrale autour des saintes reliques, et la nuit était déjà bien avancée dans sa course que les fidèles remplissaient encore l’église. Des milliers de cierges, emblèmes de la ferveur des chrétiens, demeurèrent allumés autour du monument, et des ex voto de toute espèce furent attachés aux murailles par les mains de la reconnaissance.

Tel est le spectacle édifiant dont toute la ville de Belley fut témoin à cette époque. Le souvenir en restera longtemps célèbre dans les fastes de ce diocèse. Que pouvait faire de plus l’Eglise de la terre pour un habitant du ciel ?

La joie pure et douce qui fut empreinte sur tous les visages pendant ce beau jour, éclata de nouveau d’une autre manière la nuit même. La veille, toutes les maisons avaient été illuminées ; mais la pluie et le vent avaient contrarié cette réjouissance publique, tandis qu’au contraire un temps à souhait la favorisa la nuit du 30 juin. Chacun avait rivalisé de zèle et d’empressement ; aussi l’illumination offrait le plus ravissant spectacle. Des emblèmes ingénieux, des transparents en grand nombre, rappelaient les principaux traits de la vie de saint Anthelme. Le nom de père lui était prodigué partout : effectivement les enfants de saint Anthelme célébraient une fête de famille. Les rues étaient remplies par une foule de personnes qui se saluaient du nom de cousin. La différence des rangs et des opinions avait disparu devant cette tendre charité qu’inspirait la présence des restes d’un saint évêque, qui fut un modèle de l’amour du prochain, et l’on vit plus d’un ennemi donner en public le spectacle de la réconciliation. Les vieillards racontaient l’enthousiasme que produisait de leur temps la fête du saint protecteur de Belley, et bénissaient Dieu du spectacle édifiant de cette journée qui était une réparation de celle du 6 décembre 1793. La jeunesse se félicitait de voir renaître avec éclat une solennité qui, de tout temps, fut pour les habitants de Belley un jour de bonheur, lors même qu’ils sont loin de leur patrie.

Pendant un an, Mgr. Devie, en commémoraison de cette translation, célébra la sainte messe tous les mardis dans la chapelle où repose la relique, et, ces jours, on vit une foule de fidèles se presser autour de l’autel de leur saint protecteur. Les troubles politiques qui éclatèrent si terribles l’année suivante, et qui semblaient devoir être si funestes à la religion, ne firent qu’augmenter la dévotion à saint Anthelme parmi les peuples de nos contrées, dont la confiance en leur saint patron se manifeste surtout dans les calamités publiques. Pour nourrir et fortifier cet élan religieux, Mgr. l’évêque statua définitivement qu’une neuvaine en l’honneur de saint Anthelme, aurait lieu dans la cathédrale toutes les années, et commencerait le soir du 17 juin ; que la châsse serait exposée la veille de la fête, à midi, et demeurerait sur l’autel pendant toute l’octave. Il voulut en outre que, le troisième dimanche de chaque mois, la première messe de paroisse, à laquelle on fait un prône, fût à l’avenir et à perpétuité célébrée dans la chapelle de saint Anthelme. Une ordonnance épiscopale, en date du 1er mars 1829, avait déjà désigné ce dimanche pour le jour où les confrères de Saint-Anthelme pourraient gagner l’indulgence plénière accordée par le bref du 21 janvier 1829 dons nous avons parlé plus haut.

Mais tous ces trésors spirituels, toutes ces grâces n’étaient que pour les grandes personnes. Les enfants que saint Anthelme, à l’exemple du Sauveur, affectionna toujours si tendrement, n’y avaient aucune part. Le zèle industrieux de Mgr. Devie qui avait déjà tant fait pour relever le culte de son saint prédécesseur, lui suggéra le projet d'établir une cérémonie religieuse en leur faveur. Elle était trop touchante et trop conforme aux sentiments de la tendresse maternelle, pour que l’exécution n’en fût pas vivement sollicitée par les chefs de famille. Il fut donc arrêté que chaque année, le 27 juin, tous les enfants, jusqu’à l’âge de raison, seraient amenés à la cathédrale, et que le prélat, environné d’un grand appareil, les bénirait et les vouerait à saint Anthelme. Pour comprendre tout ce que cette cérémonie a de solennel et de touchant, transportons-nous un instant, seulement par la pensée, dans la vaste église de Saint-Jean. Voyez les mères accourir, portant à leurs bras les plus petits de leurs enfants, tandis que les autres, déjà plus forts, les suivent pleins de joie. Ces nombreuses familles qui n’en font plus qu'une, celle de saint Anthelme, inondent les immenses nefs ; l’émotion est peinte sur le visage des parents qui implorent les bénédictions du saint sur les tendres objets de leurs affections. Mille langues enfantines bégaient le nom de saint Anthelme, les voûtes le répètent. Tout à coup un silence profond, qui succède à ce bruit, annonce que le prélat est en chaire ; tous les yeux sont fixés sur lui : il parle d’Anthelme, il bénit ces nombreux enfants en son nom, et les consacre à ce puissant protecteur. La foule attendrie s’écoule, et le nom d’Anthelme est répété encore par toutes les bouches.

Une scène non moins attendrissante a lieu, le matin de ce même jour, dans la chapelle du saint. A huit heures, les confrères s’y rassemblent, conviés par la charité qui leur fait un devoir de venir verser des larmes et des prières sur la tombe des membres défunts de la confrérie. C’est ainsi que dans l’Eglise catholique, une confrérie réunit l’enfance, l’âge mur et la vieillesse, et n’en fait qu’une société de frères qui s’avancent vers le ciel à la suite d’un saint qu’ils ont pris pour guide et pour protecteur. C’est ainsi encore qu’une confrérie tient unis ensemble par les plus doux liens, ses membres vivants sur la terre avec ceux qui ont déjà passé dans l’éternité. La tombe ne les sépare pas entièrement. Sur un bord, les premiers combattent sous la bannière de leur patron ; sur l’autre, les seconds les encouragent à la victoire en leur montrant leur couronne.

Ce n’est pas seulement à l’occasion de la fête de saint Anthelme que se manifestent ces marques de respect et de confiance dont le récit pourrait étonner les étrangers ; mais tous les jours la foi et la reconnaissance amènent des fidèles, souvent même de très loin, autour de la châsse qui contient ses reliques. Nous avons oublié de dire que cette châsse est celle que Mgr, Devie fit confectionner après la translation pour remplacer le reliquaire appartenant aux religieuses de la Visitation d’Annecy, et qui leur a été rendu en 1830. Elle est en bois, couleur d’acajou, en forme de tombeau et avec des ornements dorés. A travers deux grandes vitres, on voit le corps du saint revêtu d’une chape de drap d’or richement brodée. C’est un tribut de vénération et de reconnaissance offert à saint Anthelme en 1835 par M. Cauchy, secrétaire-archiviste de la chambre des pairs.

On peut voir dans les Archives saintes de Belley, ouvrage faisant suite à cette Histoire hagiologique, toutes les pièces à l’appui de ce que nous avons raconté touchant le sort de la relique de saint Anthelme, depuis que Mgr. de Passelaigue la leva de terre jusqu’à cette année 1835.

Terminons ici cet abrégé de la vie du saint évêque de Belley, et pour nous encourager à le prier et à l’imiter, rappelons-nous ces paroles de saint Bernard : « Si les Bienheureux, dit-il, pendant leur séjour ici-bas ont eu pitié des pécheurs et ont prié pour eux, maintenant qu’ils connaissent plus profondément nos misères, ils prient pour nous le Père céleste avec encore plus de ferveur. La bienheureuse patrie accroît leur charité, bien loin de l’affaiblir. Leurs exemples, la fermeté avec laquelle ils ont marché dans la voie qui les a conduits à la béatitude dont ils jouissent, doivent faire notre confusion, car c’étaient des hommes comme nous, pétris du même limon. Pourquoi regarderions-nous comme impossible et même comme difficile de faire ce qu’ils ont fait ? »

SourcesHistoire hagiologique de Belley :
  • de Surins, Vitae Sanctorum, 26 juin
  • de l’ouvrage du chanoine Piergiacinto Gallizia di Giaveno, intitulé : Atti de sancti che Fiorirono ne Domini della reale Casa di Savoia, tom. IV
  • d’une Vie et d’un Panégyrique de saint Anthelme, par M. Monier, chanoine et théologal de Belley, I vol. in-I2, Lyon, 1633
  • d’un ouvrage intitulé : Vita et translatio sancti Anthelmi Bellicensis Episcopi, I vol. in-32, Paleopoli Belgarum, 1634
  • d’une ancienne Vie manuscrite de saint Anthelme, par J.-B. Balme
  • d’une Vie de saint Anthelme, par J. C., I vol. in-I 2, Lyon, 1820
  • du Theatrum chronologicum cartusiensis ordinis, par Marozzo
  • de l’Histoire chronologique des prélats nés dans les Etats des souverains de Piémont, par Francesco Agostino della Ghiesa, évêque de Saluces
  • de l’Histoire des Saints de l'ordre des Chartreux, par le P. de Tracy
  • des Ephémérides de l’ordre des Chartreux, par Dom Levasseur, manuscrit considérable qui est à la Grande Chartreuse
  • de l’Histoire de l’Eglise, par Fleury
  • de l’Histoire de l’Eglise, par Berault-Bercastel
  • de l’Histoire de l’Eglise gallicane, par Longueval
  • de divers document tirés des archives de l’évêché de Belley, et que nous avons réunis dans un recueil intitulé : Archives saintes de Belley, ouvrage faisant suite à cette Histoire hagiologique, etc., etc.